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Ce site / blog artistique et ludique a pour vocation de présenter mes productions, et celles d'auteurs invités : livres, poèmes, chansons, nouvelles, expositions, billets d'humeur sur la vie culturelle, politique, sociale et juridique, émissions de radion, compositions musicales électro-acoustiques.

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(60) Azouz Begag - Justice à Oilpé - (I) Moi, poser nu ?

JUSTICE À OILPÉ(1)
par Azouz BEGAG
 
 
                 (1) Moi, poser nu ?
 
 
A priori, l'idée de poser nu devant un appareil photo ne me dérange pas. J'aime voir et regarder des corps de femmes nues, j'y trouve des lignes douces, des courbures, de la légèreté, de la grâce. J'aime beaucoup moins ceux des hommes. Je les trouve souvent rudes, musclés, anguleux et saillants.
 
Et l'idée de poser nu devant un objectif ne me dérange pas sur tout lorsqu'il ne s'agit pas de moi ! Les autres, oui, qu'ils le fassent, je ne les jugerai pas.
 
Au contraire, il faut des modèles de nu, le monde les remercie.Mais moi, poser nu ? Non, merci.
 
La question ravive en moi une étrange violence.
 
Un jour Pierre-Alain Gourion m'a téléphoné pour me demander si je ne connaissais pas des personnes d'origine maghrébine, hommes ou femmes, qui accepteraient de poser nu devant lui.
 
 Sans réfléchir, par instinct occidental, j'ai regardé autour de moi, j'ai cherché, je n'ai pas trouvé une seule personne à qui adresser une telle demande. Non, la question elle-même était incongrue. D'ailleurs, je ne savais même pas comment la formuler : poser pour un photographe ou devant lui ? La réponse est certainement les deux à la fois.
 
Pierre-Alain ne parvenait pas à trouver de modèles de ce type. dans ses connaissances. Au bout de quelques secondes de réflexion, je me suis rendu à l'évidence : il m'était impossible de demander cela à un proche, il aurait éclaté de rire. Chez d'autres,je le devinais déjà, la question aurait été jugée provocante, on m'aurait pris pour un type louche, un déviant, un sadique, un amateur de réseaux internet nocturnes.
 
Étrange. Je ne m'étais jamais posé la question. Lorsque je fais le tour de mes connaissances, je n'ai aucun exemple de modèles d'origine maghrébine qui aurait posé nu devant un appareil photo. Je cherche dans des revues d'art, dans des magazines, rien. Chez "nous", on ne montre pas son corps au public. Il y a une telle pudeur vis-à-vis du corps, qu'il est voilé en permanence, des cheveux jusqu'à la plante des pieds. J'ignore d'où vient cette attitude de dissimulation totale de la chair, comme s'il y avait des risques permanents de cancer de la peau sous le soleil d'Orient !
 
Mais une chose est sûre, elle est profondément ancrée en nous,dans notre être culturel.Il faut se méfier des photographes et de leurs appareils.
 
Je porte aussi en moi ce réflexe de méfiance au fond d'un puits. Car lorsque Pierre-Alain, connaissant mon goût pour la provocation et la subversion, en vint à me poser la question fatale : et toi ? Quoi moi ? Je ne voudrais pas poser nu pour lui ? J'éclatai d'abord de rire. Ce qui était tapis au fond de mon puits s'est mis à remonter à la surface de ma raison. Je me suis dit comme c'est étrange, cette peur venue du fond des temps. Mais je ne vais pas me laisser submerger, je vais la repousser. Au téléphone, Pierre-Alain était toujours là. Il a cru un instant que j'avais disparu, raccroché, fondu. J'ai repris la parole pour dire crânement que je n'y voyais pas le moindre inconvénient, j'allais dès demain venir dans son appartement et faire ces photos, celles qui lui manquaient précisément pour finir son projet d'exposition. Rendez-vous était fixé le lendemain à dix-huit heures l'après-midi.
 
 
MOI POSER NU ?
 
Je n?ai pas fermé l??il de la nuit. Une peur, une angoisse vertigineuse m?a fait palpiter le c?ur durant des heures, jusqu?à me réveiller définitivement à trois heures douze du matin, l?heure fatidique à laquelle se réveillent tous les dépressifs de France, j?avais lu ce drôle de point commun dans le roman Trois heures douze du matin ! J?étais donc dépressif à cause de cette acceptation contre nature de poser nu devant un appareil photo et de donner mon image à voir dans les salons d?une salle d?exposition. Mais pourquoi diable avais-je accepté ? Pour changer de peau ? Changer de regard sur moi-même en me donnant à voir aux yeux des autres, de tous les autres ?
 
À huit heures du matin, ce dimanche, je suis allé faire un footing pour me décontracter. J'ai pris mon téléphone, j'ai appelé Pierre-Alain. Heureusement il devait encore dormir, cela m'arrangeait.Je me suis excusé de me désister, j'avais peur de tenir ma promesse. Je ne sentais plus la chose. Et j'avais de bons arguments: c'était quand même une drôle d'idée ! Pourquoi allais-je exhiber mon corps aux yeux des autres ? Pour le faire apprécier,servir le talent de mon ami photographe ?
 
 Comment allais-je être sûr que le regardeur ne serait pas voyeur ? Qu'il ne serait pas simplement attiré par les aspérités de mon corps, les défauts, les aspects valorisants aussi, mais comment l'empêcher de porter un jugement sur moi plutôt que sur la photo ? Je n'avais aucune maîtrise de la       situation.Exactement ce que je déteste le plus, ne pas maîtriser ce que je fais. Me donner à voir ? Dans cette expression, il y avait le verbe "me donner" et je ne voulais pas du tout de cela.
 
J'étais paniqué.
 
Quand j'ai raccroché après avoir expliqué que je ne poserai pas, j'étais soulagé. Je n'ai d'ailleurs jamais couru aussi vite les dix kilomètres de ma course habituelle, tellement je me sentais léger,fier de moi, d'avoir pu dire une vérité contre laquelle je ne pouvais pas aller sans me faire une entorse.
 
Me montrer nu, est-cela qui m'a tant angoissé ? Non, car j'ai le souvenir des douches dans les vestiaires des stades de football quand j'étais jeune et n'avais aucun sentiment de gêne vis-à-vis des autres. On était là pour se laver, pas pour exposer le corps en soi. C'est comme chez le médecin.Là est la différence. Quelle est la fonction de mon acte de me dénuder ? Se soigner, se laver, bien.Mais pour faire des photos, non.
 
Qui a besoin de voir ma peau, mon sexe ? N'est-ce pas là une partie secrète de mon anatomie qui doit rester dans l'ombre, parce que c'est bien, tout simplement, de ne pas tout montrer. Autrement, pourquoi ne pas prendre en photo l'intérieur des bouches, des intestins ? Il faut une limite aux pénétrations de la photo.
 
Si je veux voir quelqu'un de face, bien dans les yeux, je ne voudrais pas qu'il soit nu, car la nudité attire le regard au centre de gravité du corps, l'endroit mystérieux du sexe, la pliure du monde.Il n'y a que la vérité que je puisse regarder nue. Et encore...
                                           (à suivre)
(1) Ce texte, dont voici un premier extrait, fait partie de l'ouvrage "La Justice et son Double", paru en avril 2007 aux Editions ALEAS, 15 Quai Lassagne, 69001, Lyon, où il peut être commandé. www.aleas.fr  
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