de la Justice aux Nues
(8) Outrances, Outreau
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En faire un livre, et une expo, montrer les corps des justiciables face à des robes de basoche.
Confronter la fonction de juger, de défendre - avec ses apparats - à celle d’être défendu, et jugé, et violé dans ses intimités. Pour la bonne cause bien sûr : celle de la vie ensemble, des règles indispensables au fonctionnement social, bien juger bien punir, acquitter faute de preuve ou condamner petit parce que le doute est petit (selon l’horrible adage petit doute, petite peine), tout existe, même et surtout le pire qui n’est jamais exclu.
Justice humaine imparfaite on vous dit.
Outreau.
Pauvre petit juge BURGAUD lynché médiatiquement pour avoir fait comme les autres, rien de plus, rien de moins, joli bouc émissaire d’une société malade. Mais le bouc ici est un homme, pas un animal comme dans la Bible, où le rite sacrificiel éloignait nos ancêtres de leurs iniquités[1].
Pas plus petit que les autres, BURGAUD, juste jeune et sans doute conformiste, mais pourquoi voudriez vous que les juges ne soient pas en majorité conformistes ?
Que leur demande-t-on d’autre que de se conformer à la loi du moment, aux codes sociaux actifs, aux habitudes acquises ? Souhaitons que son sacrifice sur l’autel du bien penser, son quasi suicide organisé par nos parlementaires et nos journalistes, ne l’ait pas cassé, l’ait peut-être grandi[2].
On voudrait qu’il écrive son histoire de mediamartyr, qu’il règle ses comptes même s’il devait y laisser des plumes. Qu’il se défende en prenant enfin l’initiative. Est-ce trop lui demander ?
En faire un livre et une expo que les gens regarderont et qui fera parler, et débattre de nos systèmes judiciaires prétentieux et souvent sans les moyens en hommes et en argent que l’ambition - juger le moins mal possible- postulerait. Mais les hommes et les femmes politiques se moquent de la justice, sauf quand elle leur est opposée : aucune rentabilité électorale à court ou moyen terme, la cause est hélas vite entendue. [3]
Vous avez dit que juger était une fonction régalienne ? Que l’Etat alors y mette le prix.
Les énormes budgets consacrés à l’entretien d’une force nucléaire et d’une bombe atomique obsolètes pourraient avec grand profit pour tous être transférés sur des objets sociaux et judiciaires.
L’engagement humanitaire et les stages en entreprises être complétés, pour nos jeunes, par une présence active dans nos tribunaux, nos prisons et nos centre sociaux : chez les juges et les avocats, les éducateurs et les policiers, les greffiers et les huissiers d’audience ; chez les assistants sociaux et les psy carcéraux, les médecins ordonnateurs de substances camisoles et les visiteurs de prisons. Si, de temps à autres, une année ou un mois sabbatique était consacrée, pour les citoyens et leurs représentants élus, à se frotter à ces mondes étranges, la distance qui grandit entre gouvernés et gouvernants serait probablement réduite.
De ces corps dénudés faisant face, page de gauche, aux avocats enrobés, de cette opposition iconoclaste et trop facilement dichotomique peut-être, une part de vérité pourrait-elle jaillir ? A vrai dire on en doute : la vérité est comme la justice et comme Dieu, elle est là pour qu’on la cherche, c’est une quête sans fin.
D’ailleurs votre avocat n’est pas finalement à la recherche de la vérité. Il veut d’abord la vôtre, celle que vous avez vécue, ou reconstruite, ou mentie à vous-même, allez savoir !
***
Tiens, voilà un poème.....et une chanson :
J’irai pour vous tuer les dragons de vos têtes
Et vous en jetterai les oreilles et la queue
J’irai pour vous tuer les dragons de vos rêves
Et vous en jetterai les oreilles et la queue
J’irai pour vous tuer les dragons de nos rêves
Et nous en jetterai les oreilles et la sève
J’irai pour vous mentir des poésies brillantes
Et vous en couvrirai des remugles éclatantes
J’irai pour vous plaider une cause indéfendable
Les juges en robes noires vous rendront vraie coupable
J’assisterai pour vous à la peine capitale
Votre tête tombera, les bourreaux seront pâles
Pourtant vous étiez belle de toutes vos illusions
Vos parfums de mensonges n’étaient que diversion
Le souvenir de vous illumine mes nuits
J’irai pour vous tuer les dragons de ma vie
J’aurais aimé parler au creux de votre oreille
Recevoir de vos lèvres mille et une merveilles
J’aimerais voir vos yeux tout remplis de paillettes
Et sentir que la peau s’irise de fossettes
J’irai pour vous voler les dragons de vos têtes
Emasculer les diables aux humeurs de conquête
J’irai pour vous tuer les dragons de vos têtes
Et vous en jetterai les oreilles et la queue
Tu étais un taureau au jupon redoutable
Volait au gré du vent, virevoltait en diable
Tu étais un taureau au jupon redoutable
Mon épée transperça ton cœur indéchiffrable
Tu es morte partie, ensorcelée finie
La finesse de ton corps me remet dans la vie
Matador de la nuit, couardises du jour
Je courtise la nuit, tu encenses mes jours
Tu es morte partie, ensorcelée finie
J’irai pour toi tuer les dragons de la vie
Matador de la nuit, couardises du jour
Je courtise la nuit, tu encenses mes jours[4]
***
Il nous faut certes confronter ce que le client nous dit au dossier aux témoignages, à la vraisemblance. Difficile, déconseillé de plaider contre le dossier, indispensable parfois. Je me souviens d’avoir un jour - shame on me - organisé une erreur judiciaire à l’envers : dans l’erreur judiciaire classique, l’innocent est injustement condamné. Ici l’innocent fut justement mais légèrement condamné, car il avait avoué un mensonge !
Nicolas était un jeune type, plutôt franc du collier. Il était poursuivi en correctionnelle. L’histoire qu’il me racontait, compliquée, n’était pas vraisemblable. Mais si je le croyais, si je croyais qu’il me disait la vérité, j’étais sûr aussi que cette invraisemblable vérité ne serait pas crue par ses juges, qu’on le prendrait pour un menteur et qu’il serait donc lourdement condamné. Il était à mon sens innocent des faits qui lui étaient reprochés. Il a pourtant avoué ce que l’on attendait qu’il avoue, c'est-à-dire un mensonge dans lequel il était coupable, un mensonge compatible avec le dossier. Il a pris trois mois de prison avec sursis, c'est-à-dire rien pour un faux délinquant primaire là où sa vérité lui aurait coûté six mois fermes au bas mot.
Les juges n’aiment pas trop avoir le sentiment que le prévenu ment, même si les meilleurs d’entre eux admettent que le mensonge est un moyen de défense comme un autre. On les prend pour des imbéciles qu’ils ne sont en général pas. Mais ils oublient trop souvent que la réalité dépasse la fiction.
[1] La Bible, traduction d’André CHOURAQUI, Paris, Desclée de Brouwer, 1989.
[2] Le juge BURGAUD était un très jeune magistrat instructeur français saisi d’une affaire de pédophilie apparemment grave. Il mit en détention préventive, avec l’aval de juridictions supérieures, de nombreux inculpés mis en cause par des enfants et des adultes. A la suite d’une campagne de presse et d’une relaxe générale réclamée par le Parquet lui-même, ce magistrat fut entendu, medias présents, par une Commission d’Enquête parlementaire. L’image passée en boucle sur les chaînes de télévision d’un juge contrit entouré de deux avocats muets reste dans ma mémoire non comme une preuve de santé démocratique, mais comme celle d’une maladie sociale grave que l’on prétendrait soigner avec de la poudre de perlimpinpin médiatique. Si la Commission d’Enquête modifie en profondeur le fonctionnement de la police judiciaire et de la justice pénale, je me fais moine.
[3] La justice française est assez moderne mais honteusement pauvre. Nous avons dix juges pour cent mille habitants, contre vingt cinq en Allemagne. Rapporté au produit intérieur brut (PIB), l’effort budgétaire qui est consacré au système judiciaire public place la France au vingt neuvième rang sur le continent européen. Le pays lui consacre cinquante et un euros par an et par personne, la moitié de ce que nos voisins allemands dépensent. Si son aide judiciaire (assistance que l’état fournit aux personnes qui n’ont pas les moyens financiers suffisants pour se défendre elles-mêmes devant un tribunal) est assez bien dotée, la rémunération des avocats à ce titre est notoirement faible et fait supporter aux moins riches d’entre eux une véritable charge de service public. Les magistrats non professionnels y sont beaucoup moins nombreux qu’en Grande Bretagne où la grande majorité des litiges est réglée par les magistrates, citoyens bénévoles. La Convention européenne des droits de l’homme proclame que toute personne a droit à ce que sa cause soit entendue équitablement, publiquement et dans un délai raisonnable : les procédures de licenciement devant les Conseils de Prud’homme et de divorce devant les Tribunaux de Grande Instance sont chez nous parmi les plus longues d’Europe. Outre le budget de l’Etat qui devrait au moins être doublé à moyen terme, une culture de l’évaluation pourrait avantageusement être développée : questionnaires aux usagers à la suite des audiences, enquêtes de satisfaction, renforcement des procédures disciplinaires contre les magistrats (faute déontologique ou insuffisance professionnelle), avec garantie de leur indépendance, comme aux Pays-Bas, en Belgique ou en Espagne. (Sources : Le Monde du 6 octobre 2006, enquête de la Commission européenne pour l’efficacité de la justice et interview de Jean-Paul JEAN, Magistrat, Président du groupe des experts de la CEPEJ.)
[4] POEMES ET CHANSONS, P.A. Gourion, Editions ALEAS, Lyon, à paraître en 2007.