Justice à Oilpé
par Azouz Begag
(5) Etablissement de la vérité
Ici, au Nord, tout doit passer par l’écrit. C’était une découverte pour moi. Dans le pays où mes références identitaires ont leur source, c’est la parole qui compte. Les mots dits sont plus puissants que ceux écrits. Dans les actes de mariages, les vieux hommes des familles des époux se retrouvent autour d’une table et, par les mots, scellent l’union. Les mots prennent alors le caractère d’un rituel sacré. Ils s’ancrent littéralement dans la tête de celui qui les dit et de celui qui les entend.
Je suis un rêveur. Mon pays, c’est un endroit où les jeunes gens qui se marient ne pensent qu’à l’amour et à rien d’autre. Un pays où on n’a pas besoin de papier, mais seulement d’eau, quand les mots sont prononcés. Des mots magiques qui résonnent en traversant les frontières des générations. Qui restent. Je me suis longtemps posé la question de savoir pourquoi au Nord, les gens font-ils des contrats de mariage ?
J’ai trouvé la réponse : pour se protéger. Ils ont peur. Peur de l’avenir, de ce qu’ils vont devenir.Ils se marient, certes, mais si un jour, ils ne s’aiment plus ? Qui va prendre le frigo, la machine à laver, les économies ? La voiture ? Les enfants ? On convoque donc un notaire. À propos de mon mariage, je n’ai jamais su quel “régime” avait été choisi pour nous.Ça ne m’a jamais intéressé. Je suis hors régime. Mariage et régi-me ne font pas bon ménage dans ma tête. J’aime, j’épouse, à la manière fougueuse d’Ernest Hemingway.On a parlé de notaire pendant la fête. On a invité un notaire à mon mariage ! On m’a demandé qui était le mien ? J’ai ri. Je n’en avais pas. Pour gérer quels biens ? La retraite de trois mille francs que mon père touchait jusqu’à sa mort ?
Le choc culturel s’est cristallisé dans l’idée du temps. Le jour de mon mariage, je ne voulais pas penser au jour de mon divorce.Le jour de sa naissance, on ne pense pas à celui de sa mort. Quand il fait beau, je n’ai pas l’angoisse du nuage et de la pluie. Mais la justice, le notaire, l’avocat, le juge, disent gravement, que si c’est bien beau d’être exalté par les feux de l’amour et les chevaux de la jeunesse, il ne faut pas en oublier pour autant d’assurer ses arrières. Se protéger. Garantir. Se sécuriser. Et pour tous ces verbes, le verbe justement ne suffit pas. Il faut un contrat en bonne et due forme.
C’est fou comme la justice est fondée sur l’écrit en bonne et due forme, les formules, les mots savants et désuets… La justice tue l’amour à la naissance.
Au Nord, la sécurité est une valeur avec laquelle on ne plaisante pas. Je suis un rêveur. Les rêves se foutent de l’insécurité.J’avais prévenu que j’avais un bout de chemise coincé dans l’engrenage. Mon corps a glissé dans la vasière.
L’ÉTABLISSEMENT DE LA VÉRITÉ
Dans la salle du tribunal correctionnel que je fréquente assidûment depuis plusieurs jours, pour la première fois de ma vie, ce qui me saute le plus aux yeux, ce sont les jeux (le regards entre le juge, le procureur, les avocats, le greffier et l’accusé. Ou plutôt le“prévenu”. L’antre de la justice est un espace de télescopage de regards chargés de sens, des regards parlants, alternant avec la parole qui circule entre les uns et les autres. Parole mécanique,procédurière, implacable. Parole de la démocratie, car ici tout le monde est à la recherche d’une chose précieuse : l’établissement de la vérité. Il faut rendre justice. On décortique minutieusement les faits.On classe les pièces.On analyse les arguments que présentent l’accusé, son conseil, la partie civile.
Un accusé se présente à la barre. Un jeune homme, seul.Il n’a pas pris d’avocat. Il a fait un accident de voiture alors qu’il conduisait en état d’ivresse. Il prétend qu’il n’avait pas beaucoup bu.Assure qu’il dit la vérité, c’est tout. Il ne peut rien dire de plus.À l’évidence, il n’a aucun moyen de formuler les termes d’une défense. Il parle vite, sa voix est étranglée, tremblotante. Derrière ses grosses lunettes rondes, le juge lui rétorque que ce ne sont pas là des arguments. Il l’invite à se défendre plus sérieusement car il y a des charges évidentes contre lui et pour lesquelles il devra répondre. Le jeune homme reste bouche bée, le regard fixé sur son juge.Il redit que l’annonce de sa vérité constitue ses arguments et s’arrête là, désarçonné, à court de mots. Il a le sentiment qu’il s’est défendu en affirmant simplement ‘ce n’est pas moi’.
Le juge reprend son stylo en main, se replonge dans son dossier et énonce la sentence : il suit le procureur de la République qui a réclamé trois mois de prison avec sursis et une suspension de permis de conduire d’un an. Le jeune n’a rien compris. Il éclate de colère. Il s’entend dire qu’il a le droit de disposer. “C’est pas une justice, ça, c’est...”. Il a beau crier intérieurement, personne ne peut plus rien pour lui. Le public dans la salle bruisse un peu en marquant son désaccord. ‘C’est abusé’, susurre un jeune homme assis à côté de moi.
Ici, on traque la vérité. Par tous les moyens : avec les yeux,des questions précises, de lourds silences. La plupart du temps,l’accusé essaie de déjouer la férocité des questions du juge, souvent binaires, on lui a dit que ses réponses allaient avoir une portée très importante sur la sentence. Alors quand le juge lui demande combien de verres d’alcool il a bu avant de prendre le volant, il répond deux ou trois, hésitant, hoche la tête, balbutie. Il a certainement dû en prendre plus, mais il ne peut l’avouer.Il tangue entre les chiffres, avant de dire que, finalement, il ne se souvient plus exactement, les faits remontent à plusieurs mois,parfois plusieurs années et les souvenirs se sont dilués.
Le juge le fixe droit dans les yeux pour sentir la vérité.Il finit par hocher la tête. Il a l’habitude de ce genre de comportement de blocage. Il doit souvent être frustré de ne pas la tenir,cette fameuse vérité.Hélas, les accusés ne coopèrent pas de leur plein gré. Il lui revient la responsabilité de trancher sans savoir exactement, à la conviction.