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Ce site / blog artistique et ludique a pour vocation de présenter mes productions, et celles d'auteurs invités : livres, poèmes, chansons, nouvelles, expositions, billets d'humeur sur la vie culturelle, politique, sociale et juridique, émissions de radion, compositions musicales électro-acoustiques.

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(66) Azouz Begag- Justice à Oilpé- (4) Justice : Résonances

Justice à Oilpé
                      par Azouz Begag
 
(4)JUSTICE.RÉSONANCES
 
Si je devais dessiner la justice, ce n'est pas une balance que je choisirai comme emblème. C?est une roue crantée. Métallique.Elle est emboîtée dans une autre roue jumelle, puis une autre et encore une autre, dans un ordonnancement implacable, le tout formant un engrenage. Ou bien ce pourrait être une vasière, comme on en trouve au bord des bras de mer en Bretagne, à marée basse.
 
Engrenage ou vasière, le résultat est le même : quand on a un bout de sa chemise coincé dans l'acier glacé commence la descente dans la mécanique d?un système. Et quand on a les deux pieds pris dans la vase, on s'enlise doucement, irrémédiablement.Alors le mieux que l'on puisse faire est de se laisser entraîner vers le fond en économisant ses gestes. Ainsi seulement peut-on espérer s'enfoncer lentement avec le seul loisir de compter les secondes.Ce sont les premières images qui surgissent dans mon esprit à l'évocation du mot justice.
 
Justice.Le mot fait aussi résonner en moi, non pas l'équilibre du balancier,pesant le pour et le contre, au gramme près,mais une perte d'équilibre.
Un naufrage. Quel naufrage, je ne sais pas exactement, mais quelque chose qui coule, car quand un homme entre dans un -palais- de justice, il n'en ressort jamais indemne. Il est transformé. Il ne va plus jamais être le même.Palais de justice, tribunal, chambre correctionnelle - toute entrée dans ce temple du jugement des hommes, cette chose qui est présentée comme la garante de la démocratie des pays modernes, est placée sous le sceau de l'inquiétude. La vie du justiciable est enjeu. Son équilibre, psychologique, mental, social, économique.
 
Fondamentalement, j'ai peur de cette justice qui décide de la vie des hommes, des filets de ces pêcheurs dotés du pouvoir de punir les malfaisants et les contrevenants à la loi. J'ai peur parce que je suis un rêveur. Un enfant, encore et toujours. Fils de pauvre, rescapé des bidonvilles et des hlm, j'ai toujours considéré que la justice de France - terre d'accueil de mes parents et pays de ma naissance - n'était pas faite pour protéger les droits des gens comme moi. Une sirène d'alarme intime m'a toujours guidé dans cette conviction : le meilleur moyen de respecter la justice était de ne jamais avoir affaire à elle. Se tenir aussi loin que possible de la vasière, de l'engrenage.
 
J'ai tenu le coup durant de longues années. Un jour, hélas,une douloureuse affaire de divorce m'a fait basculer dans l'acier glacé. Dans la vasière du Palais. La conséquence de cette expérience est que mon "jugement" personnel sur le fonctionnement de la machine justifie toutes les angoisses que je nourrissais intuitivement à son égard. Vingt années passées dans une cité hlm du Nord de Lyon, le souvenir de dizaines de copains qui sont tombés dans l'engrenage de la prison Saint Paul - celle qui se trouve à l'embouchure de l'autoroute des vacances ! - avaient fortement contribué à me faire une idée de la façon dont les juges traitaient les enfants des banlieues. De quoi casser le moral d'un rêveur.
 
J'imagine ces juges ployant sous le poids de dizaines de dossiers accumulés sur leur bureau, traitant à la chaîne ces affaires et qui,finalement, les expédient par manque de temps, manque d'investissement, manque d'énergie. De quoi faire fondre les rêves de justice humaine.
 
Depuis l'enfance, j'ai toujours eu peur de la justice.J'ai toujours eu peur de la police. Dans mon esprit justice et police sont synonymes. Et quand je pense au mot "police", je vois la répression, le contrôle, la dureté, la peur. La chose qui va trouver les défaillances en moi, qui va faire une enquête sur ma personne, me déclarer hors la loi, et qui va me déférer au parquet.M'envoyer au piquet de la société. Bien sûr,beaucoup de gens sont socialement éduqués pour craindre l'autorité que représente la police, la puissance qu?elle incarne sous son uniforme, mais je reste persuadé que les immigrés, surtout les plus basanés, ont une peur de la poli-ce plus aiguë que les indigènes. C'est mon père qui m'a légué ce fardeau. Alors, peur instinctive de la police, et peur de la justice des "blancs".
 
Durant des années je me suis passionné pour les questions des discriminations raciales aux États-Unis dans les années soixante.En particulier, au combat de Martin Luther King et du Mouvement des Droits Civiques. J'ai lu des témoignages affligeants sur la façon dont les juges blancs jugeaient les Noirs pendant cette sombre période du combat pour l?égalité raciale. Les conflits entre les communautés blanche anglo-saxonne et noire-américaine ont été si aiguisés que les noirs refusaient d?être jugés par des tribunaux où siégeaient uniquement des blancs. Et il savaient raison. Pour limiter les risques d?une lecture raciste des faits, il semble tellement plus sûr de favoriser la mixité ethnique des juges dans les tribunaux des pays qui ont une vocation multi-culturelle.
 
De la même façon, en France, il me paraît plus opportun dans les tribunaux de la famille que les juges des Affaires Familiales ne soient pas uniquement des femmes.
 
Dans l'histoire des mouvements de libération des noirs aux USA, j'aimais voir les controverses qui séparaient Martin Luther King de Malcolm X, le premier marquant sa préférence pour la confiance dans la société multiculturelle et la justice nationale, le second n?accordant aucun crédit à la société des blancs et plaidant un séparatisme ethnique. Les deux leaders furent finalement assassinés chacun son tour.Je ne me souviens plus si leurs assassins ont été retrouvés par la police américaine?
 
Un juge blanc aura t-il tendance à être plus sévère envers un Noir qu'un Blanc ? Pourquoi presque tous les hommes incarcérés dans la prison de Lyon sont-ils d'origine maghrébine ? Est-ce parce cette population marque une tendance culturelle à être plus délinquante que les indigènes. Ou bien est-ce parce qu'au Palais les Juges sont plus sévères à leur égard ? J'aimerais faire un sondage d'opinion dans les quartiers de banlieue? Quelle sensibilité peut-on attendre d'un juge sur les questions des banlieues et les habitants de ces cités hlm dans lesquelles il n'est jamais entré ?
 
Que demande le système à un élève qui fait la faculté de droit pour passer le concours de juge ? De connaître parfaitement la loi, les lois, les interprétations. De les connaître techniquement, les noms,les numéros, les codes. On n'attend pas de lui une sensibilité. Pour renforcer le fonctionnement démocratique de la justice, il faudrait cesser de recruter les juges à la sortie des facultés de droit.Il faut diversifier les viviers de recrutement. Il faudrait demander aux candidats de vivre deux ou trois ans dans les cités les plus sensibles des villes, pour un stage d'immersion en milieu précaire.
La proposition est valable pour les recrutement de l'École Nationale d'Administration. Il n'est pas bon que tous les hauts fonctionnaires soient issus du même vivier, formatés selon le même programme. Lorsqu'on parle de justice, on parle aussi d'autres institutions. Et finalement de la société dans son ensemble. Impossible de parler de justice en soi.
 
Pierre-Alain m'a dit un jour, pour s'excuser, que la justice était humaine. Il a souri en fin de mot. J'en ai conclu qu'il fallait que je termine sa pensée en rappelant l'adage "l'erreur est humaine". La justice aurait droit à l'erreur, parce que ce sont des femmes et des hommes qui sont les acteurs du Palais. Pourrait-il en être autrement ?
 
Je ferme les yeux, j'essaie d'imaginer un autre monde.Je me dis "et si c'était des" machines, des ordinateurs dans lesquels on intègrerait des données? ? Mais qui intègrerait ces données ? Ce ne peut être que des femmes et des hommes.Le problème revient à la case départ. Alors ? Si c'était des animaux,qui jugeraient au museau ? Ou bien des enfants, qui décideraient en toute "innocence" ?
 
L'affaire est grave. Les questions fusent de toutes parts.L'affaire est grave car il y a urgence : il faut absolument renforcer chez les citoyens le sentiment d'avoir une vraie justice, celle qui tranche équitablement, sans faille. Je ne connais pas plus pénible angoisse que de vivre dans un système où les rapports du citoyen à la police et la justice sont aléatoires. Pour moi, le comble de la terreur c'est l'arbitraire dans le couple police-justice.
 
Si je vivais seul dans une île comme Robinson Crusoé, aurais-je besoin de policiers et de juges pour contrôler ma vie sociale ? La question prête à sourire, mais elle dit bien que dès que des hommes vivent en communauté, dans un territoire commun, leurs relations doivent être organisées, codifiées ? c'est-à-dire écrites dans des "codes", code civil, code pénal, code de la famille, code de la route? Or, c'est justement cette organisation qui me rebute au fond. Elle est aussi une façon de fixer les choses sociales. Tout ce qui fixe, prévoit, anticipe, me crispe. Je suis conscient de la nécessité d'une justice dans le développement de la vie des hommes. Mais c'est contradictoire avec la vie de l'homme. Il y a là, comme pour la photo, le nu, un débat culturel entre les "gens du Sud", et "les gens du Nord".
 
Au nord, on contractualise toutes les relations des hommes. Contractualiser, le mot est chargé. Si je prends l'exemple du mariage, l'idée d'établir un contrat pour cet acte qui relève de l'amour entre deux êtres et de rien d'autre, a été un choc culturel. Passer devant le maire afin qu'il lise aux deux contractants la loi française en la matière était pour moi une violence. Se retrouver dans ce lieu administratif,froid, vieux, poussiéreux, était en décalage avec nos apparats de fête, les sourires qui éclairaient nos mines de découvreurs de vie,de gloutons de vingt ans. Étions-nous obligés de passer par là ?
 
On a dû m'expliquer que la loi servait à protéger nos intérêts particuliers et communs, qu'il fallait la voir comme un système qui aide les citoyens dans leurs relations sociales et intimes. Ce n'était pas mon univers. Pas ma conception du mariage. J'ai dû le faire.J'ai dû m'y faire. J'ai signé un contrat de mariage.
 
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