Justice à Oilpé
par Azouz Begag
(3) VOYAGER ET RAPPORTER
Pour moi, faire un voyage sans prendre de photos, c’est se créer la possibilité de se construire des photos intérieures, dans la chambre noire de son imagination, de ne jamais les développer sur “support papier” (glacé !) mais de laisser les images glanées dans les rencontres vivre d’elles-mêmes, vivre leur vie, se développer elles-mêmes, sur les supports qu’elles choisissent, un poème, un récit de voyage, un dessin au crayon papier,un film qu’on réalisera un jour,un conte raconté un soir d’hiver à des amis.Cela ressemble à un jardin en mouvement, un éloge des vagabonds, un organisme qui s’organise en nous à sa guise et qui s’ex-(im)primera un jour sous une quelconque forme. Telle est la raison pour laquelle je voyage sans appareil photo.
Je sais d’avance qu’avec tous les formidables personnages que je vais nécessairement croiser sur ma route, sur mes chemins de traverse, off the beaten track,des milliers d’images vont chercher à louer une chambre (noire) dans l’hôtel de mon imagination. Je suis le réceptionniste de cette maison, mais il n’y a pas de clés de chambre.D’ailleurs, il n’y a pas de portes aux chambres. Et puis si on regarde bien, il n’y a pas de chambre non plus. Chaque image est libre de s’harmoniser avec qui elle veut. Ça donnera quelque chose.Un jour.
Alors, à défaut de photos, de mes voyages je rapporte toujours des mots, sans même les enregistrer dans des cahiers, seulement dans des carrefours, des coins de rue, quelque part dans mon cerveau. J’aimerais aussi pouvoir rapporter des croquis, des esquisses, mais à mon grand regret, je ne sais pas dessiner. J’envie d’admiration le dessinateur de B.D. Jacques Ferrandez.
Il y a quelques années, nous nous sommes retrouvés ensemble au Liban,sur une terrasse d’une maison de Biblos, surplombant la mer. Une splendide baie venait lécher les pieds de la maison. C’est elle que Jacques croquait. Il dessinait et j’avais les yeux rivés sur ses doigts. J’aime ce rapport écologique, naturel, au paysage, aux gens. Quand Jacques travaillait, il prenait le temps de nous parler,de rire avec nous, de raconter ses expériences dans d’autres villes,d’autres voyages. Les mots venaient avec ses coups de crayon. Il inventait un dessin, avec nous, il était entièrement avec nous, ici. Au présent.Un homme bien. Je partage avec lui une valeur essentielle : l’hospitalité.
Le temps. Le voilà. Nous y voilà. Dans les rues de pays arabes où il aime souvent aller,Jacques s’arrête, sort son carnet et son crayon à papier,se met à croquer et aussitôt l’agitation humaine commence autour de lui. C’est l’agitation des gens heureux.Heureux de vivre en direct avec lui sa création, parce qu’ils sont les témoins vivants de ce qu’il créé sous leurs yeux, en leur compagnie. On voit la différence avec l’appareil photo, technique, coûteux.
Le photographe doit installer une distance entre lui et les autres pour les cadrer, les encadrer. Les photographiés doivent obligatoirement se placer devant lui.Avec le dessinateur ils sont tous agglutinés autour de lui,les enfants affalés sur ses épaules, les yeux rivés à la pointe de son crayon papier qui s’est lancé dans la magie de la création. Avec la photo, clic, un instantané et c’est fini.L’affaire est fixée en un rien de temps. Un temps de rien, je dirais. L’affaire est enfermée dans la mémoire de l’objet technique.Les photographiés ne verront sans doute jamais le résultat de leur pause, de leur participation. On s’échangera les adresses pour que l’artiste, une fois de retour chez lui, envoie des photos souvenir aux gens. Mais souvent, les adresses se perdent dans les poches trouées des promesses. De retour dans sa chambre noire, le photographe se replonge dans un autre espace-temps et la saveur de la rencontre humaine s’est estompée. Il n’y a plus les odeurs.
Les odeurs. Ah, les odeurs, ça pue ! On s’en passerait volontiers quand on voyage dans les pays pauvres. Les gens sont accueillants, souriants, les couleurs splendides, mais les odeurs !Intenables. S’il n’y avait pas ce fléau, ce serait le paradis... combien de fois n’ai-je entendu ce refrain chez le touriste photographe qui présente lors d’une soirée amicale sa série de photos et diapos,prises quand il a fait le Maroc, fait la Turquie... il croit avoir fait un voyage chez les autres, alors qu’il n’a pas changé de monde. Il est resté intact, intègre, entre soi. Ses photos l’attestent. La preuve : elles n’ont aucune odeur. Sur les dessins de Jacques, c’est l’une des premières choses que l’on remarque : le papier sent fort.Il capte les odeurs du pays. Et ces senteurs reviennent avec lui quand il rentre dans le sud de la France. Le papier de Jacques pue et j’aime cette puanteur, car c’est la vie qui pue. Et nous, nous avons tellement l’habitude d’habiter dans des mondes stérilisés.Même une bouse de vache, des crottes de chèvres heurtent les enfants des villes d’aujourd’hui.
Je déteste les séances photos diapos chez mes amis. D’ailleurs, tous les amis qui m’y ont invité ne le sont plus. C’est rédhibitoire. Je fréquente dorénavant les étonnants voyageurs,Magellan, Vasco de Gama, Ibn Batouta, Ulysse. L’ Histoire des Hommes les garde au fond de sa mémoire.Ces grands voyageurs des temps anciens ont nourri les contes de l’humanité.
Ce livre aussi est un voyage de conteurs.Moi qui n’aimais pas la photo, voilà que je me mets à noircir des feuilles entières pour dire tout le mal que je pense de cet art.Me suis-je laissé prendre par un mystère ? Cela ne m’étonne pas.Depuis que je connais Pierre-Alain, j’ai remarqué qu’il n’a pas des yeux normaux d’avocat…