de la Justice aux Nues
(9) Justice sans juges
Etrange et difficile métier que celui de juger. Au tout début de ce travail m’était venue l’idée naturelle à mon sens de prendre pour modèles habillés des avocats et des juges, tant les deux professions sont complémentaires en démocratie. Pas d’avocats sans juges, pas de défenseur sans un homme poursuivi par la vindicte publique. Pas de système judiciaire vrai sans débats contradictoires. Et à la question qui nous est si souvent posée :
- Mais comment un avocat peut-il défendre de tels criminels ?
il nous est facile de répondre par une autre question qui appelle à coup sûr une réponse positive :
- Es-tu d’accord pour dire que tout homme, quoiqu’il ait fait, a le droit d’être défendu ?[1]
Je n’eus aucun problème avec les avocats contactés : tous acceptèrent de bon coeur après quelques explications, souvent chaleureux, amusés et gratifiants.
Toute autre fut la réaction des magistrats amis contactés. L’un deux, pourtant ancien avocat lui-même, me répondit :
- Je ne m’exprime que par mes jugements !
Diable, la réponse, tranchée à la serpe, n’appelait pas de commentaires. Mezzo voce, je me disais pourtant, avec cette pointe de mauvais esprit qui caractérise le Barreau dès qu’il se frotte à la Magistrature – c’est sa fonction précieuse - que son expressionnisme devait manquer de…variété et d’humour. Mais passons.
Un autre, ancien éducateur et Président de Chambre correctionnelle, m’expliqua que si le projet lui paraissait sympathique, il ne pouvait y participer :
- Tu me vois face à un détenu hilare que j’interroge ou que j’engueule et qui me dit : c’est vous qui avez posé à côté d’une femme à poil, non ?
D’accord.
Un autre encore, qui n’hésite pas la nuit à jouer de la musique en public avec un arabe –oui ma chère – m’expliqua le jour que l’obligation de réserve qui pèse sur tout agent public rendait ma suggestion, qui le tentait, finalement irréalisable avec des juges.
Peut-être avait-il raison : les avocats sont plus libres. S’ils tiennent leur organisation ordinale et le secret professionnel qui les lient - et qui sont fait pour protéger leur clients et leur fonction, pas eux - de la loi, ils n’ont à rendre de comptes qu’à leurs mandants et à leur Bâtonnier en cas de faute.
Je fus donc contraint de me cantonner à eux, en les considérant comme symboliques de l’ensemble des gens de justice. Si j’avais envie de photographier, avec mon complice Gilles Verneret, François La Phuong parce qu’il a une gueule
(et que ce brillant pénaliste a perdu la parole autrefois fluide comme de l’eau à la suite d’un accident cérébral), c’est qu’il est représentatif d’une fonction sociale charnière présente partout dans le monde : partout où la défense libre, le journalisme vrai et le multipartisme existent, souvent menacés, toujours à reconquérir. Conquête permanente de la démocratie, c’est ainsi, et c’est loin d’être fini !
J’aurais aimé pourtant faire un portrait de Burgaud tortillé, torturé sur sa chaise face à nos parlementaires et nos cameramen bourreaux. On aurait mis, page de gauche, tout plein d’enfants nus dans leurs mensonges et leurs fausses innocences nées. Paradoxes.
Photos volées
C’était au marché aux puces,
un dimanche matin, vers l’an 2000. Les étals des forains brillaient de mille bricoles, pièces détachées, circuits imprimés, chaussettes, matériels de cuisine, maquillage, tous produits exotiques de l’Occident technique, du Maghreb musulman et de l’Afrique profonde. On est en France, à Alger et au Mali. Populace chamarrée, gouailleuse et active. Je fais mes courses, du thé par ci, une boite par là, des lipsticks pour les modèles, tiens, cette râpe à fromage…
Vers midi, vais au bistrot du coin, à coté de la guitoune de la sécurité dont le chef, un immense beur barbu, surveille et contrôle, flic intégriste-intégré. Un demi pression, une merguez vite fait. Il pleut sur la vitre du bar, tiens, pourquoi pas une photo des gouttelettes qui serpentent tout au long du vitrage, en arrière plan le souk. Et puis l’ambiance du bar,
comme ça, comme on prend quelques notes, un croquis ou une clope. Un gamin s’approche, quinze ans, mignon et agressif comme on est à son age.
- Qu’est-ce que tu fais, là ?
- ….
- Tu fais des photos ?
- Ben oui !
- Mais t’as pas le droit de faire des photos, enculé va ! T’es un flic ou quoi ?
- Non, chuis pas flic, j’ai juste fait quelques photos, la vitre, le bistrot, c’est tout, c’est pas défendu…
- Si c’est défendu connard ! T’as pas demandé aux femmes qui sont là ! Ma parole t’es un pédophile toi !
Dans sa bouche, c’est l’injure suprême. J’éclate de rire (je ne suis pas pédophile), et demande à mon voisin, un arabe de trente ans qui regardait la scène avec un peu de gène et un soupçon de compassion pour moi si j’ai fait quelque chose de mal.
- Ecoutez M’sieur, moi vous me gênez pas. Mais je suis un touriste algérien, alors les problèmes entre les beurs et les français, je m’en occupe pas !
L’adolescent revient à l’attaque, m’injuriant de plus belle, alors que le patron se tait, de même que les consommateurs qui suivent l’altercation d’un œil :
- Tu vas voir salopard, quand tu sors, avec mes pôtes que tu vois là-bas, on te met une tannée et on te taxe ton matos la mort de ton âme sur ma vie !
Dehors, à travers la vitre, je peux voir en effet une quinzaine d’ados, les fameux pôtes, qui m’observent avec insistance et agressivité. Je m’adresse au patron, resté sur une prudente réserve :
- On peut pas prendre de photos dans votre bar ?
- Vous auriez dû demander, M’sieur, ça se fait pas…
J’ai du aller voir le big barbu de la sécurité, et exiger de lui que l’un de ses hommes me raccompagne à mon véhicule. Pas envie de prendre une raclée à un contre quinze et de me faire piquer mon coolpix Nikon en prime. Il l’a fait, le barbu, mais plutôt contre son gré, une bonne baston à ce voyeur ne l’aurait pas vraiment contrarié…
J’avais commis une faute : celle de ne pas m’être fait accepter d’abord par le milieu ambiant. Risque de la photo volée. Echec.
***
Etrange et merveilleux métier que celui d’écrire. Je confie à ma plume des bribes de souvenirs, des tentatives de pensées (en droit, la tentative est punissable…), des essais de souhaits, quelques plats réchauffés. Je le fais dans la nuit, les mots amènent les mots, vous verrez s’ils vous conviennent un peu. Je ferai le modeste. Tentez l’imaginaire.
(Fin)
13. A cette question, l’Amérique de M. BUSCH et de GUANTANAMO (CUBA) n’a hélas pas fait la
réponse que l’on aurait attendue de cette démocratie…en débat.