La démocratie marche sur la tête
par Bénédicte Panet, Avocat
J'inaugure aujourd'hui une nouvelle rubrique, " Libre Expression", qui s'ouvre à d'autres auteurs sur des sujets de société. Voici un billet d'humeur sur l'élection présidentielle signé d'une avocate au Barreau de Lyon. A vos plumes et vos 'com' ! Ben.
Voter.
Cette expression si belle de la démocratie.
Cette manifestation de notre pouvoir de citoyen.
Ah, ce petit frisson lorsque l’on glisse le bulletin dans l’enveloppe, dans le huis clos de l’isoloir !
Ah, ce sentiment d’importance et de gravité, lorsque l’on glisse l’enveloppe dans l’urne !
Et cette satisfaction du devoir accompli lorsqu’on entend « a voté » !
Tout cela a disparu sur l’autel de la peur.
Benoîtement, la semaine dernière, j’ai posé à mon entourage la question interdite à quiconque ne s’appelle ni SOFRES ni IPSOS, « pour qui vas-tu voter, dimanche ? ».
La réponse la plus fréquente fût « je ne sais pas ». En creusant un peu, d’autres venaient, tout aussi inquiétantes, étonnantes, bouleversantes.
Ma mère, cohérente, votera vert tant qu’il y aura des verts et que notre planète sera en danger, rejetant en bloc la culpabilité jospinienne (ou plutôt jospinatoire) et autres véhicules de la pensée unique. Mon homme votera pareil et pour les mêmes motifs.
C’est le vote de « conviction », mais on nous dit qu’il n’est pas « utile ». Inutile donc de mettre la planète terre au centre de nos préoccupations politiques, de chercher des solutions pour avoir juste un monde à léguer à nos enfants. Dont acte.
Mon substitut paternel, archétype de l’ex-gauchiste « bobo » (selon l’expression de la presse de la gauche de la gauche…) opère sans culpabilité un virage à droite en votant pour le centriste qui a trouvé ce filon que Chevènement avait laissé échappé. Voilà qui est classique, semble-t-il, et qui peut s’expliquer par une certaine désillusion de la gauche, la lassitude de la génération « table rase » qui n’a rien reconstruit, et par le ras le bol d’être une locomotive au pays des wagons.
C’est le vote de conviction, là aussi, me semble-t-il, car on a bien le droit de grandir et de changer, mais on nous dit que c’est un vote de traitre. « Quand on est de gauche, on vote à gauche », affirme-t-on. « Soit, je ne suis plus de gauche » sera la réponse.
Mon confrère, de même génération, m’avait fait cette réponse « j’ai toujours voté PS, je ne vais pas ne pas le faire parce que c’est une femme ». L’anti misogynie au service de la démocratie. Ouf.
Car on a beau dire, les gens ne voteront pas Ségo non pas parce qu’elle est nulle ou moins compétente qu’un autre, il s’agit de prétextes, d’excuses, mais bien parce qu’elle est une femme. Et une femme Présidente, même pour une femme, c’est un pari trop risqué.
Pourquoi les chefs d’états étrangers la prendraient au sérieux alors que ce n’est pas le cas des citoyens français ? Attaquée sur sa tenue vestimentaire (du blanc en Chine, mais c’est beaucoup plus grave que du noir en France !), sur son vocabulaire (ah, la bonne bravitude, à la une pendant trois jours, là où Sarko nous parle sans que personne ne sourcille de fatitude…), sur son physique (s’était-on déjà interrogé sur la beauté d’un présidentiable ?), sur son camp (les éléphants ayant tenté de l’écrabouiller) et sur son absence de programme alors qu’elle en a un qu’il suffit de se donner la peine de lire…
Mais ce vote, celui là précisément, cache autre chose que l’absence de méfiance à l’égard des femmes… la culpabilité encore lancinante pour certains, maladie du XXIème siècle que j’appellerai la « vingt et un avrilite ». Cette maladie dont curieusement ne souffrent pas les millions d’abstentionnistes qui ont permis à l’extrémisme de faire 3 % de plus avec le même nombre de voix, mais ceux qui ont voté Chevènement, Mamère, Tobira, des gens de gauche qui n’ont pas fait de la « sécurité » le centre de leur programme. Cette maladie qui fait que moi-même je voterai Ségolène, pour ne pas avoir à revivre cela, avec la responsabilité sur les épaules.
C’est le vote « utile ». Repentant. Encore compréhensible. Mais lâche, d’une certaine manière et qui sonne le glas du pluralisme.
Et puis ce confrère et ami, de ma génération cette fois, qui m’expliquait que bien qu’étant franchement à gauche, très très à gauche, il allait voter Bayrou en vertu de la règle « tout sauf Sarkozy ». Explication : les sondages, ces sacro-saints baromètres, donneraient Ségo perdante au second tour. Bayrou serait donc le seul à pouvoir vaincre Sarkosy. Ainsi, il faut qu’il soit au second tour. Voter à droite pour contrer la droite…
C’est le vote « stratégique », selon les politologues (médecins de la politique selon le bon mot d’un autre confrère). Un vote où l’on ne vote ni pour un individu en qui l’on croit, ni pour un programme qui recueille notre agrément, ni pour un parti qui a notre préférence, mais contre un homme, et au garde à vous des chiffres commandés par l’homme en question.
J’ai atteint le comble de la stupéfaction lorsque mon beau-père, sarkosyste convaincu, m’a fait savoir qu’il voterait Ségo au premier tour, pour que son poulain l’écrase au second, car Bayrou constituerait un danger bien plus important…
C’est le vote « contre-stratégique ». Là, j’avoue humblement que je craque.
J’ai mal à la citoyenneté…
Les oreilles rebattues de discours clivant le peuple français (les de souche / les immigrés d’Xème génération, les honnêtes gens / les voyous fraudeurs, les travailleurs / les fainéants, les innovants / les rétrogrades, les libéraux / les communistes…), le deuil à peine fait d’une cinquième république assassinée par le quinquennat (plus de cohabitation, plus d’alternance), la nostalgie profonde d’une gauche que je n’ai pas connue (j’avais trois ans en 1981…), les yeux fatigués de lire tant de lois qui naissent de lobbies inexplicables, la conscience lucide que l’air de rien ma liberté s’étouffe au gré des réformettes, l’intelligence blessée de voir le nécessiteux montré du doigt quand nos gouvernants prennent les caisses de l’Etat pour leur compte courant et la capitale de notre pays pour un Monopoly, la voix encore érayée d’avoir fait front contre le front, les doigts encore brûlants d’avoir voté Chirac, la conviction abimée par le niveau des débats actuels, je suis fatiguée de toutes les étiquettes, les cases, les rôles et les fonctions dans lesquelles je suis mise de force, dans lesquelles je ne me retrouve pas, et je sens confusément que dimanche j’accomplirai un devoir sans exprimer un droit, je ne me sentirai ni puissante, ni importante, et les mots « a voté » sonneront comme une menace…
Quoi que je décide, je serai soit fasciste, soit réactionnaire, soit inutile, soit traitresse, soit stratège. J’aurais voulu me croire citoyenne d’une République une et indivisible, fondée sur ces valeurs qu’aucun candidat ne nous a rappelées :
liberté, égalité, fraternité.
