Justice à Oilpé
par Azouz Begag
(2) Résistance à la photographie
Je n'ai jamais aimé prendre de photos.
Chez moi, c'est presque une défense naturelle qui va chercher ses raisons au tréfonds de mes fondations. Elle existe en moi depuis ma naissance, depuis ma nuit des temps. Bien sûr, il y a une résonance -culturelle- à cette défense, et il me faut chercher à lui donner un peu plus de consistance, en en faisant une endoscopie.
Est-ce mon origine arabe, musulmane qui me rend méfiant vis-à-vis de la photo?
Peut-être y a-t-il de cela, toute représentation de Dieu étant interdite en Islam.
Mais je voudrais creuser plus loin que cette première explication, qui n'est pas toujours vraie, puisque, j'ai pu le constater lors d'un voyage en Syrie et au Liban, il y a quelques années où j'accompagnais une photographe, les gens, surtout les enfants, s'amusaient beaucoup de voir des photographes et demandaient spontanément de se placer devant leur objectif pour être"pris".
Parfois, après la séance, certains venaient réclamer à l'artiste un cadeau ou de l'argent comme récompense à leur pose. Mais globalement, je n'ai pas noté de réticences à la photo en tant que telle chez ces Arabes musulmans.
Alors, chez moi, qu'est-ce qui freine ? Plusieurs raisons, liées à mon statut de voyageur, de chercheur scientifique, d'écrivain.
Il y a d'abord le mouvement. Pour moi, la vie est mouvement et la mort l'arrêt, l'immobilité, la fixité. C'est dans le mouvement - la mobilité - qu'on se régénère, qu'on peut croiser l'altérité qui transforme le regard sur les autres et, en retour, le regard sur soi. Le mouvement est fluidité, voyage, aventure humaine.
A contrario, j'associe la fixité à la vie des plantes végétales vouées à demeurer à vie dans le même pot ou territoire. L'être humain, grâce à sa formidable faculté de se mouvoir dans l'espace, jouit du privilège suprême de changer de "point de vue", donc d'améliorer son rapport au monde. En faisant connaissance avec la multiplicité des distances d'observation entre lui et son environnement, il gagne la possibilité de renforcer son degré de tolérance. Le mouvement est apprentissage du temps. Le vieillissement de l'homme l'amène à petit feu vers l'humilité. Le silence.
Toutes ces déclinaisons m'invitent à dire que, en tant que grand parcoureur de mondes, je n'ai jamais pris de photos. Je n?en prends toujours pas. La photo c'est la captation, la capture. La camisole de force sur des émotions, des splendeurs. Faire une photo c'est comme cueillir un coquelicot. Cassez la tige et c'est déjà fini, vous tuez la beauté.
Et puis il y a le "poids" de l'appareil. Un appareil photo me pèse. Il oblige à disposer d'un sac, ou d'une sacoche - certes je n'ignore pas qu'il y a des appareils miniatures aujourd'hui - voire de le porter en bandoulière autour du cou.
C'est là que le bât blesse : l'objet en tant que tel m'interdit de me balader les mains dans les poches, librement, dans les "rues" d'une ville. Il m'encombre, au sens propre et figuré. Si je m'interroge sur cette remarque, je vois que ce que je cherche surtout à éviter lorsque je suis à (chez)l'étranger, c'est d'être "vu" par les gens du pays comme un passager à cause de mon appareil photo. Cet objet me gêne car je le sens porteur d'un sens. Celui qui dit que je ne suis pas d?ici et que je n'ai aucune intention de l'être, que mon appareil et moi sommes là en transit pour prendre quelque chose, des images de vous et de votre environnement, et que allons les rapporter chez nous pour les montrer. Cette lecture ne satisfait pas à l'idée que je me fais de la présentation de moi dans l'espace des autres.
Je voyage toujours les mains libres, sans appareil, ouvert aux choses et aux gens. J'ai l'illusion de me sentir plus disponible pour les autres, plus attentif. Et surtout, entièrement ici. L'appareil photo me renvoie froidement au pays d'où je viens et où, vraisemblablement, je vais retourner... ne serait-ce que pour développer mes photos ! Sans appareil et sans pellicule, je donne un autre sens à ma présence, à mon voyage.
Je suis complètement disponible aux gens d'ici, à la rencontre avec eux. J'accepte de courir le risque de devenir l'un d'eux, de rester avec eux. D'y rester. Ne jamais retourner d'où je viens. C'est là l'enjeu du voyage. Il fait de moi un être radicalement transformable par les autres. Le vrai voyage c'est celui qu'on fait quand on ne revient jamais comme on est parti. On avance, envers et contre tout.
Je ris toujours de voir les groupes de touristes japonais dans des villes d'Europe, encerclant méticuleusement un monument historique et le bombardant de photos. Chacun d'eux est armé d'un appareil, plus ou moins encombrant, plus ou moins sophistiqué. Je ris mais au fond cette vision m'agace. La relation est unilatérale. Déséquilibrée. Elle a des relents industriels, et aussitôt je pense aux grandes marques nippones d'appareils photos dont ces touristes en groupe sont les ambassadeurs, les homme-sandwiches en quelque sorte. Je crois qu'ils ne voient pas les gens, les indigènes, autour d'eux, qui vaquent tranquillement à leurs occupations quotidiennes, ce que j'aime voir précisément quand je voyage. Je ne vois pas les "monuments", mais seulement les gens. Les touristes auxquels je fais référence n'ont souvent pour objectif (comme objectif !) que le monument. La chose qui est fixe et se donne à la photo. Ils la photographient, la mettent en boîte, rentrent chez eux, montrent les photos aux amis et disent : j'y étais. Dans le paysage, s'entend.
La photo s'intercale entre les gens d'ici et les visiteurs. Quand on prend des photos de cette façon, on ne parle pas, on ne se parle pas. On n'a pas besoin de croiser l'habitant, d'apprendre sa langue, de le comprendre.
L'appareil photo protège le visiteur du risque de se trouver confronté à l'altérité. Il permet de repartir chez soi intègre. Une exception : celle où le touriste visiteur se fait bousculer par l'indigène au moment où il se fait tirer son appareil photo à l'arraché, comme on dit dans le jargon des voleurs. J'ai vu plusieurs scènes marrantes à Naples. Alors là l'appareil commence à me plaire. Il met en scène des humains qui entrent en contact.
Je ne veux pas être caricatural. Ayant dit cela, je sais bien que le photographe qui, seul, va faire des photos de gens dans les lieux publics est obligé d'aller à leur rencontre, de leur parler, d'expliquer ce qu'il fait, de traduire, pour partager avec les gens. J'en connais beaucoup.