de la Justice aux Nues (2) Le petit oiseau
Attention, le petit oiseau est sorti, il vole de ses propres ailes, chapardant des miettes de réalité. Ca le nourrit, l'oiseau, et il rend aux autres, longtemps après, parfois jamais ou autrement, le produit digéré de ses rapines d'un jour.
L'appareil de photographie est un objet, comme le pinceau du peintre, le stylo de l'écrivain ou la souris de l'internaute. Les mots de ma langue, les images de ma rétine souvenir, les couleurs de ma palette ne sont que des techniques inventées pour nous permettre de se parler et de s'écouter. Les oiseaux parlent aussi, a ce que l'on dit, et même les dauphins, les chauve-souris et les poissons. Comme nous. Nous, les petits hommes, nous avons la technique en plus, des tas d'inventions géniales et encombrantes quand on mélange la fin avec les moyens.
L'appareil est un moyen. La fin, c'est le bonheur de la rencontre quand elle est là. Quand elle n'y est pas, on peut la susciter, la faire venir lentement. Prendre son temps avec ceux que l'on photographie, juste le contraire des odieux paparazzi violeurs. Avec un couteau, je peux couper mon pain et le partager. Je peux aussi tuer. Avec un kodak c'est pareil. Le petit oiseau peut tuer. Il peut aimer aussi, embellir, divertir.
Longtemps après, après les études de droit et le métier d'avocat, j'étais allé en Hongrie, à SEBEZVITZ, près de LILAFURED et de MISKOLC, vers la frontière ukrainienne, pour des workshops photographiques qui se tiennent là depuis vingt ans, animés par le président des photographes d'art hongrois, Janos EIFFERT.
Les hongrois, comme beaucoup de sociétés d'Europe orientale, ont gardé une vision purement artistique de la photographie. C'est comme si, dans notre monde technicien et médiatisé, les déluges d'images à bon marché, celles qui font de l'audimat et vendent de la publicité, le pictural avait gardé de la fraîcheur et du sens. On retrouvait là-bas le goût de la photo des années trente, quand on découvrait encore cette merveille de la reproduction qui apparaît, magie chimique, projection de nos rêves.
Quatorze heures par jour de photos, avec d?autres photographes professionnels et amateurs avertis, des modèles rémunérés par l'organisation, des conférences, des échanges d'images et de projets. De vraies vacances quand on sort de quatorze heures par jour du métier d'avocat.
Le projet
C'était quoi, au fait, ce projet [1]? Ce qui était écrit dans la note d'intention ?
"La justice est en crise. Affaire d'Outreau, procès politiques, scandales divers, la voilà vivement questionnée par les citoyens et leurs représentants. Elle a certes toujours fait question : juger et défendre ne sont pas des actes simples, faciles ou innocents.
L'exposition et le livre La Justice et son Double est un jeu sérieux qui présente les portraits de vingt quatre avocats dans leurs robes de fonction et les associe à vingt quatre personnages nus, hommes et femmes, dans leurs vérités et leurs variétés humaines, mais masqués.
La mise en espace judiciaire est en effet un théâtre réel et dur où les personnages incarnés sont juges et avocats, politiciens et immigrés, prostituées et souteneurs, entrepreneurs et affairistes, veuves joyeuses et enfants tristes.
La justice a ses tenues, ses symboles, sa grammaire. Son cléricalisme aussi. Quant au théâtre, tragédies ou comédies jouées, les masques de papier ou de chair y expriment les symptômes des principales affections de l'âme.
Le recours au nu,
tradition picturale et photographique de tous les temps, est en rapport avec la nécessaire recherche de la vérité et de l'équilibre contradictoire que la justice poursuit, dans ses ombres portées, ses lumières crues ou trompeuses, son administration impossible." ...suite demain...
[1] Le projet est intitulé ainsi par analogie avec Le Théâtre et son Double, d'Antonin ARTAUD.