peut-être la solution à ces tourments. Alors me vint l'idée, au bout de ce
cheminement, de confronter avec
mon matériel de photographie ce
qui avait fait beaucoup de ma petite
vie : et la beauté des femmes et celle
d'un regard bref, et la robe de
fonction, noire d'un jais judiciaire,
et la seule nudité pour revenir
aux sources.
Confronter le noir, le blanc et la
couleur, l'argentique et le
numérique, la toge du plaideur à
la nudité de son client, le diable et
le bon dieu, l'endroit et l'envers,
la lumière et les ombres, le réel
et l'imaginaire,l'homme et la
femme, le conscient et
l'inconscient.
Et pourquoi pas, m'objectera-t-on,
la pensée et la langue, le cru et le
cuit, les gendarmes et les voleurs,
la langue du droit et celle de la
poésie, trucmuche et son contraire,
bidulette et son double ?
Oui, en effet, pourquoi pas ? Dans la
pesée contradictoire et simili
juridictionnelle de cette série
d'oppositions, ce ne serait pas
l'institution qui, pour une fois,
trancherait, mais chacun, dans
son for intérieur, à l'issue d'un
débat où l'émotion du corps et
du regard viendrait se heurter à la
nécessaire rigidité des textes.
Dans la poésie, dans la peinture,
dans tous les arts qui parlent
à l'imagination, et dont le but est
d'instruire et de plaire, c'est
toujours sous le voile de l'allégorie
que la morale présente aux hommes
des vérités consolantes, des
préceptes utiles, et l'histoire
emprunte souvent le même langage.[1]
En faire un livre, et une expo,
montrer les corps des justiciables face à des robes de basoche.
Confronter la fonction de juger,
de défendre - avec ses apparats -
à celle d'être défendu, et jugé, et
violé dans ses intimités. Pour la
bonne cause bien sûr : celle de la
vie ensemble, des règles indispensables
au fonctionnement social, bien juger bien
punir, acquitter faute de preuve ou
condamner petit parce que le doute est
petit (selon l'horrible adage petit doute,
petite peine), tout existe,
même et surtout le pire qui n'est jamais
exclu. Justice humaine imparfaite on
vous dit.
Outreau. Pauvre petit juge
BURGAUD lynché médiatiquement pour avoir
fait comme les autres,
rien de plus, rien de moins, joli bouc
émissaire d'une société malade.
Mais le bouc ici est un homme, pas un
animal comme dans la Bible, où le rite
sacrificiel éloignait nos ancêtres
Pas plus petit que les autres, BURGAUD,
juste jeune et sans doute conformiste,
mais pourquoi voudriez vous que vos
juges ne soient pas en majorité
conformistes ? Que leur demande-t-on
d'autre que de se conformer à la loi du
moment, aux codes sociaux actifs,
aux habitudes acquises ?
Souhaitons que son sacrifice sur l'autel
du bien penser, son quasi suicide
organisé par nos parlementaires et nos
journalistes, ne l'ait pas cassé, l'ait
On voudrait qu'il écrive son histoire de
mediamartyr, qu'il règle ses comptes
même s'il devait y laisser des plumes.
Qu'il se défende en prenant enfin
l'initiative. Est-ce trop lui demander ?
En faire un livre et une expo que les
gens regarderont et qui fera parler,
et débattre de nos systèmes judiciaires
prétentieux et souvent sans les moyens
en hommes et en argent que l'ambition
- juger le moins mal possible-
postulerait. Mais les hommes et les
femmes politiques se moquent de la
justice, sauf quand elle leur est opposée :
aucune rentabilité électorale à court ou
moyen terme, la cause est hélas
[1] GRAVELOT et COCHIN, Iconologie, Paris, 1797.
[2] La Bible, traduction d?André CHOURAQUI, Paris, Desclée de Brouwer, 1989.
[3] Le juge BURGAUD était un très jeune magistrat instructeur français saisi d'une affaire de pédophilie
apparemment grave. Il mit en détention préventive,
avec l'aval de juridictions supérieures, de nombreux
inculpés mis en cause par des enfants et des
adultes. A la suite d?une campagne de presse et
d'une relaxe générale réclamée par le Parquet
lui-même, ce magistrat fut entendu,
medias présents, par une Commission d'Enquête
parlementaire. L'image passée en boucle sur les
chaînes de télévision d'un juge contrit entouré
de deux avocats muets reste dans ma mémoire
non comme une preuve de santé démocratique,
mais comme celle d'une maladie sociale grave
que l'on prétendrait soigner avec de la poudre
de perlimpinpin médiatique. Si la Commission
d'Enquête modifie en profondeur le fonctionnement
de la police judiciaire et de la justice pénale, je me
fais moine.
[4] La justice française est assez moderne mais honteusement pauvre. Nous
avons dix juges
pour cent mille
habitants, contre
vingt cinq en
Allemagne.
Rapporté au
produit
intérieur brut (PIB),
l'effort
budgétaire
qui
est consacré
au système
judiciaire public
place la France
au vingt neuvième
rang sur
le continent
européen. Le pays
lui consacre
cinquante et un
euros par an et
par personne,
la moitié de ce
que nos voisins
allemands dépensent.
Si son aide judiciaire (assistance que l'état fournit
aux personnes qui n'ont pas les moyens financiers
suffisants pour se défendre elles-mêmes devant
un tribunal) est assez bien dotée, la rémunération
des avocats à ce titre est notoirement faible et
fait supporter aux moins riches d?entre eux une
véritable charge de service public. Les magistrats
non professionnels y sont beaucoup moins
nombreux qu'en Grande Bretagne où la grande
majorité des litiges est réglée par les "magistrates",
citoyens bénévoles. La Convention européenne
des droits de l'homme proclame que toute
personne a droit à ce que sa cause soit
entendue équitablement, publiquement et
dans un délai raisonnable : les procédures
de licenciement devant les Conseils de
Prud'homme et de divorce devant les
Tribunaux de Grande Instance sont chez
nous parmi les plus longues d'Europe. Outre
le budget de l'Etat qui devrait au moins
être doublé à moyen terme, une culture
de l'évaluation pourrait avantageusement
être développée : questionnaires aux
usagers à la
suite des
audiences,
enquêtes de
satisfaction,
renforcement
des procédures
disciplinaires
contre les
magistrats
(faute
déontologique
ou
insuffisance
professionnelle),
avec garantie
de leur indépendance, comme aux Pays-Bas,
en Belgique ou en Espagne. (Sources :
Le Monde du 6 octobre 2006, enquête de
la Commission européenne pour l'efficacité
de la justice et interview de Jean-Paul JEAN,
Magistrat, Président du groupe des experts
de la CEPEJ.)