Ce site / blog artistique et ludique a pour vocation de présenter mes productions, et celles d'auteurs invités : livres, poèmes, chansons, nouvelles, expositions, billets d'humeur sur la vie culturelle, politique, sociale et juridique, émissions de radion, compositions musicales électro-acoustiques.
Une chambre noire , hermétique. Je m'appelle Bulle.
Tiédeur étouffante de la promiscuité. Heureusement, pas un claustrophobe à la ronde. Que des volontaires , semble-t-il . Chacun cherche la meilleure place dans cet espace confiné, se faufile , se colle un peu gêné aux voisins, déjà assis en rangs serrés. En fait pas en rangs, mais en ronds comme au cirque. . Concentration de silhouettes empressées, aussi grégaires qu'étrangères. Les voix s'emmêlent en un brouhaha bigarré, d' accents dépareillés.
Bourdonnements retenus du groupe émoustillé, tendu par l'attente de ce qui va se produire. Des initiés aux novices, la tension se propage de façon animale dans le groupe. Il y a ceux qui savent à quoi s'attendre, sans doute plus sereins, mais d'autant plus excités. Et beaucoup, pour qui, comme moi, ce sera la première fois.
Maladivement craintive, je n'aime pas trop les premières fois.
Si l'espace n'était rond, on pourrait se croire dans le carré, parmi les matelots de la Santa-Maria, attendant les dernières injonctions de l'Amiral, quelques instants avant leur premier grand départ . On imagine a posteriori leur effroi, ou pour les plus innocents, leur candeur enthousiaste. Un interminable voyage, semé d ‘embûches, ayant pour terme un gigantesque malentendu. Qu'on reconnaîtra plus tard comme une découverte lumineuse pour l'humanité.
Cinq cents ans séparent les deux événements. La traversée. L'expo.
Contre toute évidence, des liens pourtant se trament de l'un à l'autre .
Comme pour beaucoup de ces marins, sans doute, une bizarre spirale glacée s'insinue de ma glotte au bas de mon ventre. Sans trop que je sache pourquoi . Juste un profond malaise devant l'inconnu.
Pourtant, bravant mon inhibition coutumière, sur un coup de tête ( une intuition ? ) j'ai insisté pour être là. J'espère ne jamais le regretter. Je n'aime pas trop les prises de risques.
Au sol, une tache blanche ovale . Cinq mètres tout au plus dans sa plus grande longueur. Simulacre de rétine, autour de laquelle, tels cônes et bâtonnets voyeurs, les spectateurs s'impatientent dans leur globe obscur . .
J'essaie de me détendre.
En fait, je suis venue pour ça , me détendre. Erreur, là aussi. Moins grave à l'échelle de l'humanité, sans doute, que la fausse route des Indes .
Depuis hier , je ne vis qu'une course folle, éreintée et multicolore.
Et d'être brutalement assise là sans bouger dans le noir, me déstabilise .
Je n'aime pas l'inactivité non plus. Les vingt-quatre dernières heures m'ont gâtée !
Quand est-ce que ça va commencer ? Et puis au moins, est-ce que je vais aimer ça ? J'ai envie de partir.
A ma gauche, l'homme qui partage ma vie reste tranquille, je le trouve plutôt inerte, absent. Je parierais bien que ça ne va pas lui plaire.
Pourtant c'est grâce à lui qu'on a échoué là , sur ce gradin tapissé de moquette anthracite, à mille bornes de notre TV-canapé- tout- confort dans le Morvan .
Chez nous, j'ai mon abonnement au Théâtre municipal, tendu de velours grenat, et inondé de la lumière des gros lustres en cristal. Si on évite de s'installer juste en dessous, pas grand chose à craindre. L'année dernière, j'y ai même emmené ma belle mère écouter le Quarteto Cedron.
Je n'ai pas tout compris, mais ce qu'ils ont joué (des « milongas », je crois) divergeait beaucoup de l'idée que j'avais du tango.
Pour moi, le tango, c'était uniquement « la Cumparsita », écoutée mille fois dans l'enfance, sur un 33 Tours qui gratte, à l'âge où mes camardes gloussaient devant les Beatles.
Et aussi la couleur « Tango» , en vogue dans les années trente : un orangé très chaud, et profond, tirant sur le brun ocre.
Ici, pas de cristaux scintillants, pas de rouge , ni d'orangé. La pénombre me glace, me brasse.
Derrière nous, une grande femme silencieuse , à peine visible dans sa robe grise et moulante se glisse près du mur et s'y appuie en un parfait grand écart vertical. Puis un deuxième avec appui sur l'autre jambe.
Respect !
Je ne pensais pas être venue assister à une démo de gymnastique. Maintenant, ça me gêne carrément. Empotée comme je suis, la gym, je n'aime pas non plus. Qu'est ce que je fais là ?
La course à commencé avant-hier, chez le coiffeur, qui a mis trois heures à rater ma couleur. J'ai enlevé le plus gros à la Javel. Valait mieux pas.. mais partir avec cette tête, merci bien. Me ridiculiser parmi les autres épouses du « convoi ». Surtout qu'il y a toujours un moment en soirée, où il faut assurer, avec le pernicieux Madison des dames. Chacune cherche à débusquer à travers les déhanchements crâneurs, la domination ou le mépris des autres . Un faux pas, et c'est une année de disgrâce qui s'annonce pour le conjoint.
Sur le trajet du départ, se croyant enfin en week-end, enfants casés, on a pris le temps d'une pause- café à Nemours. Peu après, appel irrité du boss, sur le téléphone de la voiture. « mais qu'est-ce que tu fous , Klaus ? On est tous en salle d'embarquement, il ne manque plus que vous ! Magne toi ! » Klaus, les mâchoires serrées, a poussé très fort la Giulietta.. Blême, j'ai pensé aux enfants, au fil ténu de la vie, aux accidents stupides, à mon boulot à l'hosto, puis à plus rien, déjà paralysée par la trouille, De toutes façons, je n'aime pas le café. J'aurais dû refuser cet arrêt. Je n'aime pas les excès de vitesse non plus.
Parking de l'aéroport bondé, impossible d'arriver avant le décollage ? Klaus, qui n'a au quotidien rien d'un casse cou, donc pas vraiment la technique d'un James Bond, gravit subitement par le côté de la sortie du parking, le plan incliné en spirale à contresens.
Rarement eu une telle frayeur ! Je l'ai dit, je n'aime pas le risque. Mieux vaut ne pas penser à l'avion .
Accueil à l'Hôtel Colon.
C'est parti pour un tourbillon d'images, de couleurs, de sons d'odeurs....De la morue fumée sur les toasts de bienvenue, aux énormes robinets de laiton de la baignoire ancienne, nous reprenons vie peu à peu. Sérénade au dîner. Flamenco en soirée...
Et hier grande visite touristique en calèche .
Tout le parcours du primate moyen, short ou bob blanc, derrière ses lunettes de soleil. Je n'aime pas le soleil.
Mais toute honte bue, qu'est-ce que j'aime respirer ces effluves (fleurs, fritures, caniveaux bien lavés..) et ces couleurs ! Les orangers du quartier juif, les patios aux géraniums triomphants de lumière, les fontaines, les azulejos. Et enfin les ruissellements d'or et la forte odeur de cierge pénitent, de la très pieuse Giralda. La guide nous apprend patiemment à prononcer, avec des sons impraticables : « la HHH-i-RRR-à-LLL ...da ! ». Mon année de cours du soirs en Espagnol ne suffira pas à dialoguer avec les gens de la rue, je le crains.
Il paraît qu'on peut y voir, dans la cathédrale, le crâne de Christophe Colomb enfant, ou une bizarrerie contestable dans ce goût là. Tandis qu'il faudrait traverser le pays, puis l'Atlantique pour appréhender ses autres reliques ? Mais le groupe ne s'est pas déplacé pour ça.
Enfant, j'ai eu l'insigne honneur, et néanmoins l'obligation de contempler Bernadette Soubirous dans sa chasse de Nevers, le Curé d'Ars, et une anonyme momie égyptienne. J'ai raté Lénine, sans regret. L'Amiral aussi se passera de moi.
Du folklore bien vivant, voilà ce qu'on veut ! De la guitare. Des autochtones burinés qui crient leur désespoir sur des airs de Flamenco, pendant que les femmes font tourner des mètres de tissu rouge ou jaune à gros pois.
De la couleur encore et des étourdissements, pour repartir bien remplis de clichés.
Epuisant.
Ce matin, très tôt, nous visitons le pavillon de la Suisse. Un groupe vocal génial : les Screaming Potatoes nous met en état d'éveil maximal. Puis celui du Mexique, pyramide entièrement recouverte de ma fleur préférée, le volubilis bleu. Reportage terrifiant sur la pollution à Mexico.
Et si pour se remettre, on allait à celui de l'Argentine ?
Autour de nous, les spectateurs suspendent leur souffle. J'ai faim, comme quand c'est l'heure, et quand je suis stressée.
Le silence se fait, déchiré par la plainte d'un bandonéon. Le couple s'avance, sévère et concentré, sans nous considérer. Lui en complet noir, elle en robe de jais fendue, talons hauts Cheveux plaqués, chignon tiré. Dans une totale austérité, rien d'autre à percevoir que le mouvement et l'émotion.
Au premier pas, un puissant frisson me parcourt, qui ne me quittera plus.
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