Ce site / blog artistique et ludique a pour vocation de présenter mes productions, et celles d'auteurs invités : livres, poèmes, chansons, nouvelles, expositions, billets d'humeur sur la vie culturelle, politique, sociale et juridique, émissions de radion, compositions musicales électro-acoustiques.
Un soir, après une longue répétition de piano-voix, Eric le pianiste me lance :
- Ma copine Sandra veut apprendre à danser le tango argentin. On peut passer la voir à son cours ce soir, ça te dit ?
On avait beaucoup travaillé. Un peu d'air extérieur ne nous ferait pas de mal. Je m'entendis répondre :
- Et pourquoi pas ?
Moi, je suis comme ça : quand on me propose un truc nouveau, j'y vais, après je vois. En général, je prends ce qu'il y à prendre et je me tire plus ou moins vite. J'ai fait ça quinze fois, avec le yoga, l'acuponcture, mai 68, l'université, la cuisine asiatique, la science du bonzaï, le bricolage, ma belle-mère, le chien du voisin, la bande dessinée, l'iridologie, le massage de Thaïlande, les blinis scandinave, le caviar à la louche, les vacances à la plage et la philosophie boudhiste. J'écoute, je regarde, je lis en commençant par le sommaire et la fin, je goûte sans vraiment montrer que c'est du bout des lèvres, je fais semblant de participer un peu (seuls quelques rares perspicaces me débusquent dans l'instant), et je me casse vite fait. Ouf ! Terminé ! Vive la consommation de loisir et halte aux gourous de tous poils !
Donc on y est allé, au cours de tango argentin, avec mon pote Eric et ma vieille moto Honda 400. On a mis nos casques, bien sages, on était plein de sa musique classiques et de mes mots cassés, et on est tombé en plein milieu d'un cours de débutants, genre première leçon donné par le maestro et sa divine compagne. On rigolait. On leur a mis un souk pas possible, c'est toujours comme ça avec mon pote Eric, dès qu'on mets le nez dehors ensemble, je sais pas pourquoi, on perturbe tout. Le prof nous a fait comprendre qu'on devait se calmer, nous on voulait danser tout de suite, on est les meilleurs, tu vas voir la nana, elle va se pâmer dans mes bras illico ! Deux braillards de soldat en permission d'un soir.
La chute a été, comment dire, brutale et imprévue. Au sortir de la classe (ça dansait dans la salle de classe d'une Ecole élémentaire, tu vois l'ambiance..), on a embarqué la copine Sandra, une autre écervelée et les deux pro-tango pour jouer chez moi, là où on avait répété nos chansons. Une sorte de studio d'enregistrement minable dans un ancien garage, avec une petite scène et des lumières et tout.

Eric a joué son classique façon tango. Cet animal, dès qu'on le mets devant un piano même sans queue, il en tire des musiques à danser, et à rire, et à rêver parfois, si on l'a bien shooté avant au coca-cola ! J'ai invité Sandra, qui devait avoir à son actif une leçon et demie, elle m'a expliqué ce qu'on allait faire, moi, et surtout elle. Pour moi, je n'ai rien retenu, parce que elle, elle m'a directo posé ses superbes nibars sur ma modeste poitrine, j'en ai encore des frissons, camarades ! De l'émotion pur sucre. Elle m'a dit que c'était comme ça qu'il fallait danser, moi, j'ai dit oui bien sûr et j'ai fait de mon mieux, j'en menais pas tellement large, il me fallait gérer tout à la fois, et sa poitrine ferme, et mes pieds défaillants, et la musique en tête, et l'émotion rivée. Elle paraissait heureuse. Moi je planais, petit, je m'envolait dans ma tête, tu peux pas comprendre.
Que s'est-il passé, après ? Heu, rien, on a regardé danser les deux maestro dans leurs figures vives, élégantes ou lascives, et on a rebu du coca. Ah oui, j'oubliais, la belle Sandra a chauffé mon pianiste à blanc, elle se l'ai un peu beaucoup dégusté, normal, tout travail mérite salaire, et il avait super bien joué pour nous amuser. Ce qui est vicieux avec les musiciens, c'est que tu crois qu'ils sont ligotés à leur instrument, vissés au piano, scotché à la batterie, comme neutralisés par leur musique. Du coup, tu t'imagines qu'ils ne sont pas en position d'être des concurrents sérieux par rapport à la meuf que tu vises. Et tu te trompes, couillon, car après qu'ils t'aient fait danser, ils s'arrêtent, ces salauds, et du coup ils récupère leurs pieds et leurs mains, avec en plus le prestige ! Eric et Sandra partirent ensemble. Rideau.
Adieu Sandra.
- Chao Eric, on répète quand déjà, ah oui, comme d'habitude, vendredi 13h30, OK d'accord soyez heureux !
- Salut Alexis, et merci pour le coca !
Mais quel coca ? Basta la soirée, je vais me coucher.
Adieu Sandra, illusion vraie d'une rencontre tactile. Tango si ? Tango no ? Je balançais pas mal, ce soir là, prévoyant déjà, dans ma tête partagée, bien des contradictions, des souffrances, des humiliations, et quelques vagues espoirs de bonheur fort.
C'était il y a un an. Depuis, je n'ai plus arrêté. Pas Sandra. Le tango. Et je ne sais pas bien pourquoi je me le danse jusqu'à cinq nuit par semaine. Je dors le jour. Je vis la nuit, sortant de mon garage comme une bête parfumée pour roder vers les milongas d'une ville transformée. C'est de l'addiction, non ? Ha ha, et ce n'est pas encore interdit par les Mormons américains et le droit communautaire, comme pour le tabac. On est pas encore obligé de se coller une étiquette sur le ventre : « Danser le tango nuit gravement à votre santé et à celle de votre entourage. » Ou bien : « Danser débouche certes les artères mais peut provoquer des crises cardiaques et des attaques cérébrales. » Ou encore : « Danser provoque le cancer mortel de la rate au court bouillon. » Et le fatidique : « Le tango tue. »
Dans mes rêves agités, cette nuit là, j'ai vu passer des ombres pâles, des visages blêmes et des cœurs tendres. Des corps à prendre dans ses bras. Des litanies de musiques scandées. J'ai conçu un roman fou, qui serait écrit par tout plein de personnages que je croiserais bien un jour, ou plutôt une nuit. Je voulais les rencontrer, tous, à travers leurs écritures variées et leurs fantasmes étranges, pas les miens, les leurs. On y mêlerait nos espoirs, nos souvenirs et nos émois, et l'histoire qui s'y raconterait serait imprévisible. Elle partirait de ce premier chapitre, et nul ne saurait où elle irait. On voyagerait dans les têtes des autres, hommes et femmes, dans les cours et les pratiques, dans les stages et les voyages, dans les tempos et les solfèges incorporés.
Un rêve, je te dis. Un rêve écrit en français dans le texte. Moi, c'est Alexis mon nom de jour. La nuit, quand je ne danse pas, je rève. Je deviens alors un autre : Alexis COHEN se transforme en Mortimer BESAMEMUCHO.
Cette nuit là, j'ai révé. J'ai révé à Bulle, une rencontre : je suis devenue elle. Le chanteur raté que je suis a des dons de médium.