Etre modèle

Etrange et merveilleux métier que celui de modèle. On se montre, on vous regarde, vous êtes le centre du monde, votre lumière éclate enfin au grand jour des projecteurs réglés, vous devenez médiatique, pas d'existence aujourd'hui sans existence media. Monde futile !
Narcisses endimanchés, ou tout simple pour faire peuple, maquillés, adulés, vous êtes aussi pâture pour les vaches photographes. Eux, en général, ils n'aiment pas poser. Pas du tout. Ils aiment être à l'affût, voyeuristes dans l'âme, voyeurs de vos émois.
Cette jeune femme était venue me voir, envoyée par un ami photographe :
- Gilbert m'a dit que vous faisiez des nus ?
- C'est vrai, je prépare une expo sur les robes et les nus.
- Super ! Alors voilà, je suis aussi photographe, mais jaimerais poser car je voudrais savoir ce que ressent un modèle quand il se déshabille devant un objectif. Je fais moi-même un travail sur des nus masculins et je veux bien être votre modèle. J'ai confiance.
Pas bête, la mouche ! Et courageuse encore ! On a travaillé ensemble dans un respect total de son intimité, photographier une personne nue est un exercice délicat. On n'est pas la pour draguer, chaque chose en son temps. Je ne lui ai pas fait la cour, je le jure, et pourtant... Non, quand je prenais sa main, pour trouver la bonne position par rapport à la lumière et à l'appareil, c'était avec deux doigts : pas une caresse, une indication neutre et technique. Ce qui n'empêche évidemment pas que la relation doive être bonne, et confiante et le cas échéant pleine de charme, ou de violence ou d'autre chose selon le résultat recherché.
Les séances furent très drôles car photographe elle était, et mêlait volontiers à son rôle de modèle nu celui d'assistante technique (toute aussi nue !) me faisant remarquer à bon escient que mon objectif était obturé par son bouchon !
Elle me proposa de poser moi aussi nu pour elle, mais j'étais encore avocat en exercice et, si j'étais obligé d'accepter par principe ou bravade, je lui ai demandé de différer la séance : mon Bâtonnier et son digne Conseil de l'Ordre n'eussent-ils pas été fondés à juger qu'un avocat nu comme un vers déconsidère la noble profession et offense sa dignité ? Me revint en mémoire l'histoire de cet avocat, strasbourgeois je crois, radié de son Ordre pour avoir montré son cul à un appareil photo. Et celle de cette consoeur rabrouée, dans le sud ouest de la France, pour avoir fait de la musique dans la rue, et quêter. La dignité Madame? Et l'hypocrisie, confrères ?