Ces photos que l'on ne fait pas
de la Justice aux Nues (6)

Les meilleures photos sont celles que l'on ne fait pas, celle que l'on aurait pu faire, celles que l'on rêve et que l'on ne peut montrer.
La connaissance de la technique est une condition nécessaire mais pas suffisante : l'oublier ou la dominer suffisamment pour ne pas faire ressentir au client, ou au modèle photographié les problèmes que l'on peut avoir à ce titre, sauf quand cet échange est de nature à aider à la résolution des questions. S'il est parfois bon d'expliquer ce que l'on fait, il peut être contre productif ou inopportun d'épiloguer sur ses problématiques photographiques ou juridiques. Le médecin que je consulte, s'il me doit la vérité sur mon état, ne saurait sans préjudice m'inquiéter, me paniquer : ce serait me créer des problèmes supplémentaires que je ne suis pas en mesure de régler seul.
Dans la relation avocat client, le professionnel doit expliquer le contenu du droit applicable et les méandres de la procédure ; établir, de conserve avec son mandant, la tactique mise au service de ses intérêts (ceux du client de préférence !). Mais sans confiance, sans écoute, la plus grande des expertises n'arrivera à rien.
Dans la relation avec le modèle, c'est le même tabac pour le photographe. Il y a certes des photos volées. Mais l'essentiel reste la complicité entre les deux protagonistes : celui qui regarde et celui qui est vu. Celui qui s'expose, corps et visage donné ou tendu, et celui qui capture le bon moment, le regard vif, l'image adaptée.
Ces moments de grâce sont le sel des deux métiers.
Plongée vers les hommes que vous photographiez, contre plongée vers les cieux de leurs illusions ou l'enfer de leurs mensonges, de leurs désirs d'être beaux, de paraître. Moi et les autres. Vie en société. Règles générales et impersonnelles.
Goût pour le portrait, car il se réalise dans un face à face singulier et duel, moment fort tout à fait comparable à celui de l'entretien entre l'avocat et le client : mettre à l'aise, faire rire pour détendre, regarder juste et pas trop, ne pas laisser apparaître la technique, être en emphatie ou, si ça ne va pas, rentrer dans le lard et prendre des coups en retour.
Avec un but : gagner une belle image signifiante, gagner ou perdre un bon ou un mauvais procès, mais pas n'importe comment[1]. Agir dans l'intérêt du client. Photographier pour témoigner du moment, de la beauté humaine, de la rudesse des vies.
Le visage est le premier des nus.
Quoi de plus signifiant que l'éclat d'un regard, le tordu d'une bouche, l'apparition d'une ride ? Mais le visage ment aussi, quand le corps, lui, parle plus inconsciemment.
Nous contrôlons souvent notre face, et oublions le corps. Il souffre en silence, lui, car il n'a pas les yeux, il n'a pas de bouche qui dirait des mots vrais pour parler du poids qu'il porte, des conflits qu'il endure. Le visage est masqué de nos sentiments voulus.
Au temps du carnaval, l'homme met sur son masque un visage de carton.
Le corps a du mal à mentir. Il ne le peut pas. Il parle de lui : beauté de sa jeunesse ou de sa maturité, tension de ses contradictions muettes, positions socialement convenues, certes, mais aussi invraisemblablement parlantes quand, ramassé sur son banc, le prévenu assiste, à son corps défendant, à un procès qui n'est le sien que par moments furtifs, tant la justice a du mal à mettre en espace et en scène autre chose qu'un étrange concerto décalé sur sa pérennité.
La justice est là pour signifier d'abord et avant tout qu'elle existe ; qu'il faut la craindre. Que le règne du droit sur cette terre est arrivé ; que son messie est là. Amen.
Elle tient certes souvent compte de la femme ou de l'homme jugé car, toujours faite par des hommes bien pensants, elle ne saurait renier les valeurs qui, officiellement, la fondent. Mais les droit-de-l'hommisants que nous sommes -que pourrions-nous être d'autres ?- ont un mal de chien à faire accepter par les jugés, les usagers, les justiciables qu'ils sont au centre du cercle. Il y a une bonne raison à cela : ils n'y sont pas. C'est l'institution qui est au centre, c'est elle qui, créée par le politique, SE met en espace et en scène pour que justice soit rendue.
[1] C'est-à-dire en respectant une morale professionnelle, une déontologie.