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Ce site / blog artistique et ludique a pour vocation de présenter mes productions, et celles d'auteurs invités : livres, poèmes, chansons, nouvelles, expositions, billets d'humeur sur la vie culturelle, politique, sociale et juridique, émissions de radion, compositions musicales électro-acoustiques.

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(291) Le Roman fou des tangos, par Ben Mariclé - (10) Les personnages : Bulle.


 Bulle DELAGROSNE, épouse Von FROSCH

Elle s'appellera donc Bulle. Prénom hérité d'une grand-mère un peu bigote, croyant dur comme fer à l'infaillibilité du Pape, et de parents trop heureux d'échapper au calendrier grégorien ou romain.

Plus symbolistes que cathos, les parents souhaitaient lui prédestiner du même coup la légèreté,  la grâce diaphane de l'arc en ciel, et l'élégance de ne pas peser sur autrui.

Leur patronyme, Delagrosne, leur vient d'une petite rivière qui coule et cascade, en vrai, dans le berceau familial: un bled de Basse Bourgogne. Ledit bled rata de peu sa vocation de Phare de la Chrétienté, et se reconvertit dans la fertilité du crottin, en site de concours hippiques internationaux.

Très jeune, Bulle , écervelée (fallait s'y attendre avec un prénom aussi creux), épousera Klaus Von Frosch, croisé à Heidelberg dans les années 70, lors d'une opération de jumelage linguistique dont elle n'avait pas bien cerné l'objectif.
Le caractère de Bulle  fait qu' elle décevra les espoirs aériens et sylphidesques de ses parents. Et en concevra un pénalisant inconfort existentiel.

Pas complètement toutefois.

Bien sûr on la surnommera tour à tour Boule, Bouboule, Bouille, Bille, Bubble... elle aurait mieux aimé Belle, mais ça, que dalle !  Ca n'a inspiré personne.

De la bulle elle découvrira, perdra, retrouvera, et glorifiera l'arc en ciel.

Elle gardera la fragilité aussi, toujours en train de se tordre et se distordre pour échapper à l'éclatement final qui la menace à chaque aspérité frôlée. Le pouvoir d'enfler, d'englober et digérer les pavés des petits enfers quotidiens, tout en bluffant les autres d'une fausse légèreté. Mais enfler encore ! Et rebondir plus loin, à l'encontre d'autres pavés.

 Et de temps en temps de se muter en un état plus concret, plus reconnaissable.

 Pinata, Panse, Ventre Maternel, Hall de gare d'où elle expulsera ou qu'elle garnira, de friandises colorées, éructations coléreuses, enfants dissipés (les siens ceux des autres, des adultes égarés, aussi), gros câlins, jingles et sonorités obsédantes, musiques hétéroclites, lignes culpabilisées de littérature érotique, ou magazines géographiques montrant des lieux magiques où elle  a la trouille d'aller.

Des fées totalement bourrées se sont penchées il y a un bon demi siècle sur son berceau, et ont trouvé plus rigolo de lui offrir une ribambelle de  dons déjantés, dont personne ne voulait, sortes de trousses d'urgence ou de tonnelets à décapsuler en cas de déprime ou de mort imminente.

Elle pète de trouille à chaque tournant, mais elle se dit que finalement, elle rebondit depuis longtemps, et que tout ça n'est pas si grave.

Dans son panthéon, quelques humains emblématiques (Akhenaton, Champollion, Obélix, Christiane Desroches Noblecourt, Lysistrata, Sœur Emmanuelle, Sœur Pétard tirée du trottoir pour se  consacrer aux incurables...)

Des paumés aussi, auprès de qui, elle se sent finalement très solide.
 
Elle ne peut vivre qu'en se roulant dans la couleur, ou sa déclinaison comestible qu'est la nourriture. Le résultat n'est pas surprenant. Comme elle se sent creuse, elle cherche à faire résonner en ses parois intérieures à chaque occasion,  les mots et les sons qui rebondissent bien et la remplissent : Aristoloche, Eichhorn Chen, Neuschwanstein, Besamemoutcho, Tango porténo, porque no ?..)

Elle sait qu'elle roulera encore de loin en loin de rêve en rêve, amassant les richesses éphémères du terrain où elle a chuté, tremblante,  genoux en terre, pour rebondir encore. Par trouille et discrétion chronique, elle n'a longtemps cru qu'en des valeurs sûres, laïques et autorisées: travail, diplômes, famille, jupe noire, chemisier blanc, rang de perles, thé le dimanche. A force de rouler, elle va voir d'autres concepts la valoriser...

A fleur de membrane en permanence, elle n'a pas besoin d'être rancunière. Elle passe et s'envole, alors que son incarnation vous parait affalée, triste, mal aux pieds, le nez dans une tasse de thé en attendant la Cumparsita qu'elle ne dansera pas ce soir...


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