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Ce site / blog artistique et ludique a pour vocation de présenter mes productions, et celles d'auteurs invités : livres, poèmes, chansons, nouvelles, expositions, billets d'humeur sur la vie culturelle, politique, sociale et juridique, émissions de radion, compositions musicales électro-acoustiques.

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(282) Le Roman fou des tangos, par Ben Mariclé - (5) Le Bateau-Lavoir


Alexis Cohen, chanteur raté, devient étrangement, la nuit, Mortimer Besamemucho. Medium et écrivain, il se tranforme parfois en femme et se transporte partout... Il fait des rencontre, imagine des personnages, se joue du temps, des lieux et des dieux. Le tango ne pouvait que le rattraper... Voici notre Alexis-Mortimer dans son numéro de charme jazzy et alumé. Un must. Bulle succombera-t-elle à l'infâme crooner ?

 

Pas loin de trois ans ! Trois ans de galère sur ce rafiot. Je ne sais même plus si j'ai hésité et si j'avais été prévenue par quiconque. Je n'aurais pas entendu, de toutes façons. Je l'ai voulue cette galère, et j'ai signé. Embarquée tête première ! Mais sans arme ni bagage. Juste un boulet à chaque cheville. Et vogue...

 

Mais ici, pas de « fluctuat », ni de « mergitur », voile d'argent hissée , sur un bel écu de gueules et d'azur. Passe encore pour les couleurs. Mais le navire, ça, ça en jette à qui n'a pas le pied marin.

Depuis mes derniers rêves de caravelle, il y a bientôt quinze ans à Séville, l'âme de l'Amiral Colòn me soutient par delà l'Atlantique, dans des désirs d'ailleurs. D'autres pays, d'autres visages, une autre langue, d'autres rites, d'autres jeux. .. Et ces danses piquantes ! Mon enveloppe immatérielle, celle qui s'élève, sphérique, follette et irisée, ne demande qu'à s'envoler loin, et à planer au dessus de l'Océan. Avant de rebondir, tournoyer, et toucher une autre rive. L'Amérique, hémisphère sud . Comme Cristobal et ses compagnons.

 

Mais pour le moment, je frissonne mollement dans l'humidité grise et saturée.. J'attends.

 

Attendre, il a bien fallu s'y faire . Savoir faire de l'attente, non un seulement un repos, où prendre des forces, mais aussi une stratégie. Des heures, à ne pas laisser s ‘évader totalement le regard dans l'ennui, ni le désespoir.. A en faire au contraire du temps un allié précieux. A tenir en réserve un potentiel sourire. Distingué, accueillant., reconnaissant, sans trop, le sourire... Mais énigmatique. Ou pétillant, selon. Ça accroche mieux.

 

Pour l'heure j'attends, sans véritable inquiétude . Ce n'est pas encore l'heure .Donc j'attends. C'est tout.

 

Je n'ai pas bien chaud. J'ai besoin de m'agiter un peu intérieurement pour me réchauffer.

 

J'entends encore, au téléphone, Contanze me dire, voici trois ans : « alors profites en pour faire quelque chose d'énorme, difficile et gigantesque ! Mais surtout unheimlich, inhabituel . (unheimlich est un de mes mots préférés. Pour la rondeur du u, la douceur apaisante du h expiré, et la sensualité du ch qui ne peut être que chuchoté langoureusement). Quelque chose qui te paraît impossible, unmöglich. Ce que tu n'as jamais osé. Vas-y ! Los ! ».

 

Si j'avais su à quel point ça me paraîtrait difficile et même impossible ! Pas le moindre soupçon..

 

Depuis, j'ai eu le temps de prendre la mesure. De la hauteur à laquelle j'ai placé la barre.

 

Ce soir, je n'avais pas le temps de rentrer à la maison après le travail. Prévoyante, j'ai toujours une paire de chaussures dans mon vestiaire. Un raccord de toilette au lavabo, un petit coup de déo, et c'est parti. Tant pis, je vais attendre un peu seule, mais ce sera moins fatiguant que de faire l'aller et retour. Le chat patientera jusqu'à mon retour à minuit.

 

En fait, ici, je me sens plutôt bien. Un peu comme chez moi, depuis tous ces mois. Le cadre décalé et désuet de « la Platte enchantée » m'est devenu familier et protecteur.. Ce vieux bateau lavoir qui a bravé le temps, s'est refait une jeunesse. Au point qu'on pourrait le croire péniche, ayant su voguer un jour. Le meilleur parti a été tiré du peu de volumes.

 

A l'étage de l'accueil, un bar, le « Beteljazz ».Au plafond, un ciel noir étoilé, scintillant faiblement de petites loupiotes, comme sur les sapins de Noël contemporains. Sur les cloisons, quelques vieux 78 tours du temps du swing. Des tonneaux métalliques ( sont-ce des barils ?) servent de tables.

 

Et au fond un piano. Noir, bien sûr. Noir du ciel, noir du fleuve, noir du jazz. 
 
 

Dans la cale, autre atmosphère. Avec pas grand chose, ni personne dedans. Normal, ça se veut ancien, historique, écologique. Quelques hublots permettent de voir le reflet des lumières du quai, sur le fil de l'eau. Du bric à brac, chiné dans les brocantes, évoque les lavandières d'autrefois, et fait office de décor. . .Tout autour du plancher délavé, des baquets de bois, des paniers d'osier, des planches à laver striées, avec des blocs de savon de Marseille tout effrités. Aux parois, quelques battoirs dignes de Gervaise, et des publicités anciennes pour le savon Le Chat , ou la lessive Tulipe. Quelques bancs, pour attendre son tour à la planche, retrouvent ici toute leur utilité. Plus vraiment d'odeur de lessive. Seulement celle du fleuve et de la moisissure . En hauteur, ponctuées de pinces en bois, des cordes à linge. Oui, mais zut, il paraît qu'il ne faut pas dire corde sur un bateau ! Des bouts, ou des drisses, alors ? Moi qui ne connais plus que le sèche-linge...Ca nous transporte direct à Saint-Malo ou aux Glénans...Ca houle et ça roule. Au fait, la « Platte enchantée » est -elle un bateau ?

 

Trois ans de galère dans cette cale. Pas le bagne, non plus. Je suis volontaire, et même, dit-on, addict, accroc.

 

Ce soir je suis finalement en avance, et j'ai presque une petite heure à tuer. Faim aussi. Faim à tuer. Comme d'hab'. Si je ne mange pas , je ne vais pas pouvoir tenir tout le cours. Je demande au comptoir une mini quiche , et un thé bien chaud. Tant qu'à faire, je m'approche du piano bar. Une douzaine de clients, plus ou moins attentifs, autour d'un apéro attardé , sur des fauteuils bas, dans un décor d'Halloween. Oui, tiens, au fait, c'est cette fin de semaine. Ca n'amuse plus personne, mais on continue de sacrifier à l'épouvante de pacotille. De la toile d'araignée synthétique, quelques chauves-souris qui se balancent. Un projecteur orange.

 

Ca ne suffit pas vraiment à me transporter en rêve. Mais ça donne aux personnages un air de pensionnaires du « Rocky Horror Picture Show ».. Et ça fait couler la bière irlandaise. Près du piano, une grande femme, élégante et triste, interprète Summertime de Gerschwin. Très propre, pas un couac. Très morose, aussi. C'est peut être la faute au brouillard ? C'est bizarre. D'habitude, cette chanson me réchauffe le cœur dans une odeur de foin coupé sous le soleil . Avec aussi les grillons, les cigales , et le vent tiède dans les pins. Et la torpeur de l'été me donne, à moi aussi, envie de chanter du jazz, bien torride, malgré ma voix creuse.. .Cette fois rien de tout cela. Pas vraiment d'émotion.

 

Au mieux, la femme austère me fait penser à une présentatrice de météo un matin brumeux. Ou au pire, à Nana Mouskouri, tendance Morticia Addams. Ca doit être le thème gore de la semaine qui déteint sur elle. Ou sur moi. Et sur mes rêveries . C'est plus fort que moi, j'adore les associations d'idées, les coïncidences qui n'en sont pas. Qui me rassurent. Et les caricatures vivantes . Et les surnoms secrets et irrévérencieux.

 

J'ai des « p'tits jeux », comme ça pour tuer l'ennui. Ca tue un peu sur l'appétit, aussi. Avec l'aide involontaire de congénères, innocents de leur rôle. Sous mon apparence d'oie blanche effrayée, se cache une polissonne assez irrespectueuse. Sur Summertime, j'ai mes petites habitudes, dont je n'aime pas déroger. Je m'amuse toujours à deviner quand l'interprète va marquer la césure ; la syncope. Mentalement, j'essaie de fredonner, et je suis toujours en décalage. Avance ou retard. J'aime ce pari stupide et silencieux..Ca ne coûte rien et ça n'amuse que moi. Deux atouts prépondérants. Cette fois, rien capté, et je me suis laissé distancer. J'ai encore perdu. Aucun effet de rythme. Rien.

 

Nana-Morticia salue sans sourire. Elle est applaudie bien courtoisement . Elle retourne à son Vichy-fraise, seul à l'attendre sur son tonneau.

 

J'irais bien, moi aussi, m'essayer près du piano, inconsciente que je suis. Mais bien sûr, je n'ai rien de prêt. Surtout pas la voix. Rien préparé, et j'ai peur du public. Et de moi-même surtout. Un jour, peut-être. 

 

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