Vous avez dit défense ?
Etrange et merveilleux métier que celui d'avocat.
Ecouter d'abord, plonger dans les miasmes des conflits et des psychologies, trier, regarder, classer. Se faire une première idée de ce que le client vous expose, débusquer les chausses trappes, traquer les preuves que le juge exigera pour fonder sa décision, rendre le dossier compréhensible d'emblée.
Confronter le réel subjectif tel qu'il est dit par votre client au droit positif concerné (le droit français ou espagnol ou américain ou burkinabé, le droit européen ou communautaire, les éléments de droit international), déterminer une stratégie et une ou plusieurs tactiques, s'interroger sur celles des adversaires, rechercher les cas antérieurs semblables (la jurisprudence).
Porter la parole de l'autre, s'imbiber de ses émotions, de ses inhibitions, de ses revendications. Les traduire pour les rendre digestes par le système ambiant. Jouer juste le rôle après l'avoir progressivement élaboré en commun, construit pas à pas, écrit et dit. Jouer la partition avec les autres musiciens de cet orchestre institutionnel, bizarre et compliqué qu'est un tribunal.
Parler, susurrer, suggérer, s'emporter, contredire. Gagner ou perdre.
Rédiger des écritures établissant l'accord contractuel entre les parties ou développant les prétentions de votre client, les fonder sur des textes juridiques applicables, même et surtout s'ils sont contradictoires et abondants, trop abondants, trop multiples. Nous vivons dans une inflation délirante de règles, trop de droit tue le droit, les principes de bases appris à la Faculté ont souvent volés en éclat. C'est ainsi.
Un autre type, en face, va faire le même travail, un autre avocat, un cher confrère ou une chère consoeur, ou encore un Procureur de la Reine, du Roi ou de la République. Il est très désagréable, ce type, cette bonne femme d'en face, on les pilerait volontiers, surtout s'ils sont bons, si vous avez de l'estime pour eux. Pour eux, pas nécessairement pour leur dossier, leur position, leur client, ou la société qu'ils auraient paraît-il mission de défendre.
A l'audience, vous pouvez être certains qu'ils diront le contraire de vous, manieront l'ironie et la répartie, développeront leurs arguments avec une mâle assurance (pour les femmes) ou un charme d'une efficacité redoutable (pour les hommes).
Si vous gagnez, votre client sera content de vous, bon, il a payé vos honoraires et vous avez fait votre boulot, mais surtout c'est normal qu'il ait gagné puisqu'il avait raison depuis le début !
Si vous perdez, vous êtes un âne, ou un vendu à l'adversaire, d'ailleurs il vous a entendu tutoyer votre confrère, vous avez oublié de dire ceci et cela, vous aviez la tête ailleurs, le juge a été soudoyé, il n'a rien compris. En plus ça lui a coûté, cher, très cher, et tout ça pour se faire tordre comme un malpropre, y'a pas d' justice.
Pas de justice
Non, Madame, non Monsieur, il n'y a pas de justice, même si vous avez gagné. IL N'Y A PAS DE JUSTICE. Il y a votre revendication de justice, votre besoin d'être reconnu, votre désir; c'est toujours légitime, un désir. On peut le dire, le laisser entendre, en éclabousser la terre entière ; vous trouverez sans doute des tas de gens : des psy, des rabbins, des curés, des pasteurs, des muftis, des assistants sociaux, des matons, des chanteurs de rue, des bonimenteurs attentifs, allez, des avocats aussi, pour vous écouter, tenter de vous aider.
Non Madame, non Monsieur, il n'y a pas de justice. Car face à votre demande à vous il y a une autre demande, par définition différente ou contradictoire, qui cherche à s'y opposer. Et il y a aussi une administration de la chose judiciaire. Une machine compliquée, pas facile pour un Etat de canaliser les passions. Des fonctionnaires. Des magistrats. Des flics. Du papier, beaucoup de papier, on déboise dur la planète pour tout bureaucratiser. De l'informatique, beaucoup d'informatique, des tas d'informatiques différentes et incompatibles, c'est comme les textes juridiques, plus on en met et moins ça marche. De la connectique, une incroyable jungle de science fiction. Scénario catastrophe, planète d'hommes en danger. Rideau.