Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Présentation

  • : BenBlog
  • BenBlog
  • : Ce site / blog artistique et ludique a pour vocation de présenter mes productions, et celles d'auteurs invités : livres, poèmes, chansons, nouvelles, expositions, billets d'humeur sur la vie culturelle, politique, sociale et juridique, émissions de radion, compositions musicales électro-acoustiques.
  • Contact

Recherche

Archives

21 mai 2007 1 21 /05 /mai /2007 10:44

Repost 0
Published by PIERRE ALAIN GOURION - dans Livre La Justice et son Double
commenter cet article
14 mai 2007 1 14 /05 /mai /2007 19:09

Justice à Oilpé

par Azouz Begag

(6) N’IMPORTE QUI ?

 
 
 
Une vérité s’impose à moi à ce moment-là : n’importe quel citoyen peut se retrouver dans cette situation, dos à un public de curieux, représentant la société civile, l’homme de la rue, et face à un juge et un procureur, représentant les intérêts suprêmes de la société de droit.
 
Parfois, la situation prête à rire quand le juge pousse l’accusé dans ses derniers retranchements, pour la recherche de la vérité, et le contraint à répondre à ses questions.L’ambiance devient dérisoire.Mais la plupart du temps il n’y a pas de place pour l’humour, les visages sont graves, sévères, gris, à peine éclairés par des lampadaires blafards, la robe du juge est noire, comme celle du procureur,des avocats, Une odeur de mort plane dans la salle d’audience. D’ailleurs, même le décor est tapissé de gravité. Si la justice est humaine, elle manque de chaleur.
 
Nous sommes au sous-sol de la société.Dans la salle des machines du Titanic. On croise tant de damnés de la société, des pauvres de tous genres, des immigrés, des enfants des banlieues.Ici, quand on ne maîtrise pas bien la langue française, on passe un mauvais quart d’heure. Il est fréquent de rencontrer des personnes sur le banc des accusés qui ne comprennent même pas les questions du juge, ou bien qui s’expriment dans une langue inaccessible aux personnels de la justice.
On ne parle pas la même langue,à la barre. Le juge traqueur de vérité, qui a passé des années d’études à l’université puis à l’école de la magistrature, demande aux délinquants pourquoi ils ont menti, pourquoi ils ont volé, pourquoi ils ont triché. Il veut savoir. Il exige des explications. Mais les pauvres bougres ne savent pas dire les choses de la vie. Ils n’ont pas les mots. Toute leur vie durant, ils ont tenté de jouer avec les faits, de faire diversion, de tromper la vigilance de la misère et de l’exclusion qui les étreignaient.
 
À chaque fois que je sors du Palais de Justice, je suis dans un état de déprime. Il pleut sur la ville et sur la société. L’atmosphère est glacée par l’iceberg. Mais je suis heureux de me retrouver à l’air libre. Heureux et sonné. Cet après-midi, j’ai failli me faire renverser par un tramway, tellement j’étais absorbé par ce que je venais de vivre dans les sous-sols du Palais de Justice. Le wattman a souri. Il m’a dit “Regarde où tu mets les pieds !” Il ne savait pas si bien dire.
 
Un jour, pendant trois heures, j’ai observé le procureur de la République. Madame le procureur.Belle femme d’une quarantaine d’années.Ses cheveux blonds et les yeux bleus tranchaient étrangement avec la noirceur de sa robe de Palais. Elle remarqua aussi ma fixation et devait certainement se demander les raisons.C’était étrange, observer cette jeune femme se lever,après l’exposé des faits par le juge, et prononcer méthodiquement, froidement,sèchement, les peines que la République réclamaient au juge.Après coup, je ne voyais plus sa beauté, mais surtout sa bouche tombante, ses lèvres effilées, les rides qui se creusaient au bas de ses joues quand elle prononçait son réquisitoire. Elle était là pour faire respecter la loi, protéger les fondations de la République. À droite du juge. Le cœur n’était pas invité à la séance. Pas de sentiment. Pas d’affect.
 
Quand elle avait fini de parler, c’était déjà un verdict qui tombait. Je la regardais pour tenter de deviner quelques sentiments intérieurs, aime t’elle ce qu’elle fait? Prend-elle du plaisir à appliquer les lois telles que prévues par le code pénal ? Elle ne laisse rien transpirer. Exécute mécaniquement les lois.Démocratiquement. Le même menu pour tout le monde. Riches ou vieux, Français ou étrangers, catholiques ou musulmans, hommes ou femmes. On est en 1789. La révolution vient d’instituer sa déclaration d’égalité. Madame le Procureur se rassied, bien droite, comme elle s’était levée. La parole revient au juge, quelques coups d’œil sur ses papiers.Des secondes de silence, puis la sentence tombe. Prison avec ou sans sursis. Suspension de permis de conduire. Amende... Il referme son dossier. Le replace sur la pile devant lui.
 
Dossier suivant.
 
Le plus extraordinaire c’est la force de la sentence prononcée par le juge. Il a pleins pouvoirs. Il décide de la vie et de la mort, en tout cas sociale, de chacun des accusés qui défile devant son bureau. À l’encontre d’un jeune multirécidiviste qui“s’asseyait à chaque fois” sur ses suspensions de permis de conduire infligées par le tribunal, le procureur requiert deux ans de retrait de permis.
 
Le juge réfléchit quelques secondes et finalement le pénalise de seulement huit mois. Pourquoi ce chiffre ? On ne sait pas. C’est sa faculté d’appréciation personnelle. Il réfléchit, jauge, observe, questionne pour arriver à l’objectif ultime :sanctionner un individu pour non respect de la loi. Il a vu que le jeune homme était chef d’une petite société. Il a voulu lui laisser encore une chance. Mais il l’a prévenu : la prochaine fois, ce sera la prison ferme. D’accord ? L’accusé est d’accord.
 
La loi, ce sont ces codes rouges qui se trouvent sur le bureau du juge. La référence commune à tous les citoyens.Gages du fonctionnement démocratique de l’institution. L’homme de loi lance ses mots, ceux qui vont déterminer la suite de la vie des individus qui sont debout face à lui, des mots chargés, lourds, en regardant bien en face l’accusé. Il inscrit sur une feuille la sentence décidée,referme le dossier.C’est fini. La chose est jugée.
 
L’accusé ne peut pas revenir en arrière. Même pas se jeter aux genoux du juge suprême, le supplier d’être gentil, implorer sa clémence. Rien. La sentence est irréversible. Afin d’éviter ces effusions sentimentales le juge et le procureur ferment leur visage. Leurs analyses et leurs jugements relèvent de la science. C’est la raison qui guide les sanctions, l’intérêt général, la volonté de protéger la société des déviants.
C’est du nu intégral.
 
On ne sort pas indemne du Palais de Justice. Depuis que j’ai commencé à suivre ces séances de tribunal, j’ai encore plus l’angoisse de franchir une limite, de basculer du mauvais côté. Je ne manque pas une seule fois d’attacher ma ceinture au volant de ma voiture.
 
Je sors du Palais de Justice, une nouvelle fois, tétanisé parle fonctionnement de la machine.Je remonte à la surface de la vie,à la surface de la ville. Un immense navire qui avance sur l’océan grâce à de puissants moteurs dans les soutes, manœuvrés par des mécaniciens chevronnés. Sur le pont les voyageurs ignorant ce qui se passe sous leurs pieds, dans le système d’engrenages. Parfois,quelques-uns font des écarts de conduite et sont pris en flagrants délits par la police. Ils disparaissent dans le trou. Ils vont au trou.Des hommes en noir prononcent leur sort. Ce sont eux qui “tiennent la barre”.
 
Avenue de la République, je marche en balayant du pied des feuilles mortes déjà tombées des platanes.Je réfléchis aux mots justice, vérité, démocratie, en observant les passants tranquilles qui vaquent à leurs occupations quotidiennes. Je me sens vulnérable, seul contre la machine. Une idée lumineuse jaillit dans ma tête : il faudrait que cela devienne une obligation : faire entrer tous les citoyens dans un tribunal, au Palais de Justice, pour assister au déroulement du rouleau compresseur.Pour ne pas laisser cette chose être pensée en dehors de toute réalité. J’ai trouvé un autre mot qui va très bien avec vérité : réalité. Je fais une proposition:comme on dit “établissement scolaire” pour désigner l’école, ce serait bien d’appeler dorénavant le Palais de Justice ÉTABLISSEMENT DE LA VÉRITÉ.
 

Repost 0
Published by PIERRE ALAIN GOURION - dans Livre La Justice et son Double
commenter cet article
10 mai 2007 4 10 /05 /mai /2007 08:06

Justice à Oilpé

   par Azouz Begag

(5) Etablissement de la vérité

 
Ici, au Nord, tout doit passer par l’écrit. C’était une découverte pour moi. Dans le pays où mes références identitaires ont leur source, c’est la parole qui compte. Les mots dits sont plus puissants que ceux écrits. Dans les actes de mariages, les vieux hommes des familles des époux se retrouvent autour d’une table et, par les mots, scellent l’union. Les mots prennent alors le caractère d’un rituel sacré. Ils s’ancrent littéralement dans la tête de celui qui les dit et de celui qui les entend.
Je suis un rêveur. Mon pays, c’est un endroit où les jeunes gens qui se marient ne pensent qu’à l’amour et à rien d’autre. Un pays où on n’a pas besoin de papier, mais seulement d’eau, quand les mots sont prononcés. Des mots magiques qui résonnent en traversant les frontières des générations. Qui restent. Je me suis longtemps posé la question de savoir pourquoi au Nord, les gens font-ils des contrats de mariage ?
J’ai trouvé la réponse : pour se protéger. Ils ont peur. Peur de l’avenir, de ce qu’ils vont devenir.Ils se marient, certes, mais si un jour, ils ne s’aiment plus ? Qui va prendre le frigo, la machine à laver, les économies ? La voiture ? Les enfants ? On convoque donc un notaire. À propos de mon mariage, je n’ai jamais su quel “régime” avait été choisi pour nous.Ça ne m’a jamais intéressé. Je suis hors régime. Mariage et régi-me ne font pas bon ménage dans ma tête. J’aime, j’épouse, à la manière fougueuse d’Ernest Hemingway.On a parlé de notaire pendant la fête. On a invité un notaire à mon mariage ! On m’a demandé qui était le mien ? J’ai ri. Je n’en avais pas. Pour gérer quels biens ? La retraite de trois mille francs que mon père touchait jusqu’à sa mort ?
 
Le choc culturel s’est cristallisé dans l’idée du temps. Le jour de mon mariage, je ne voulais pas penser au jour de mon divorce.Le jour de sa naissance, on ne pense pas à celui de sa mort. Quand il fait beau, je n’ai pas l’angoisse du nuage et de la pluie. Mais la justice, le notaire, l’avocat, le juge, disent gravement, que si c’est bien beau d’être exalté par les feux de l’amour et les chevaux de la jeunesse, il ne faut pas en oublier pour autant d’assurer ses arrières. Se protéger. Garantir. Se sécuriser. Et pour tous ces verbes, le verbe justement ne suffit pas. Il faut un contrat en bonne et due forme.
C’est fou comme la justice est fondée sur l’écrit en bonne et due forme, les formules, les mots savants et désuets… La justice tue l’amour à la naissance.
 
Au Nord, la sécurité est une valeur avec laquelle on ne plaisante pas. Je suis un rêveur. Les rêves se foutent de l’insécurité.J’avais prévenu que j’avais un bout de chemise coincé dans l’engrenage. Mon corps a glissé dans la vasière.
 
L’ÉTABLISSEMENT DE LA VÉRITÉ
 
Dans la salle du tribunal correctionnel que je fréquente assidûment depuis plusieurs jours, pour la première fois de ma vie, ce qui me saute le plus aux yeux, ce sont les jeux (le regards entre le juge, le procureur, les avocats, le greffier et l’accusé. Ou plutôt le“prévenu”. L’antre de la justice est un espace de télescopage de regards chargés de sens, des regards parlants, alternant avec la parole qui circule entre les uns et les autres. Parole mécanique,procédurière, implacable. Parole de la démocratie, car ici tout le monde est à la recherche d’une chose précieuse : l’établissement de la vérité. Il faut rendre justice. On décortique minutieusement les faits.On classe les pièces.On analyse les arguments que présentent l’accusé, son conseil, la partie civile.
 
Un accusé se présente à la barre. Un jeune homme, seul.Il n’a pas pris d’avocat. Il a fait un accident de voiture alors qu’il conduisait en état d’ivresse. Il prétend qu’il n’avait pas beaucoup bu.Assure qu’il dit la vérité, c’est tout. Il ne peut rien dire de plus.À l’évidence, il n’a aucun moyen de formuler les termes d’une défense. Il parle vite, sa voix est étranglée, tremblotante. Derrière ses grosses lunettes rondes, le juge lui rétorque que ce ne sont pas là des arguments. Il l’invite à se défendre plus sérieusement car il y a des charges évidentes contre lui et pour lesquelles il devra répondre. Le jeune homme reste bouche bée, le regard fixé sur son juge.Il redit que l’annonce de sa vérité constitue ses arguments et s’arrête là, désarçonné, à court de mots. Il a le sentiment qu’il s’est défendu en affirmant simplement ‘ce n’est pas moi’.
Le juge reprend son stylo en main, se replonge dans son dossier et énonce la sentence : il suit le procureur de la République qui a réclamé trois mois de prison avec sursis et une suspension de permis de conduire d’un an. Le jeune n’a rien compris. Il éclate de colère. Il s’entend dire qu’il a le droit de disposer. “C’est pas une justice, ça, c’est...”. Il a beau crier intérieurement, personne ne peut plus rien pour lui. Le public dans la salle bruisse un peu en marquant son désaccord. ‘C’est abusé’, susurre un jeune homme assis à côté de moi.
 
Ici, on traque la vérité. Par tous les moyens : avec les yeux,des questions précises, de lourds silences. La plupart du temps,l’accusé essaie de déjouer la férocité des questions du juge, souvent binaires, on lui a dit que ses réponses allaient avoir une portée très importante sur la sentence. Alors quand le juge lui demande combien de verres d’alcool il a bu avant de prendre le volant, il répond deux ou trois, hésitant, hoche la tête, balbutie. Il a certainement dû en prendre plus, mais il ne peut l’avouer.Il tangue entre les chiffres, avant de dire que, finalement, il ne se souvient plus exactement, les faits remontent à plusieurs mois,parfois plusieurs années et les souvenirs se sont dilués.
 
Le juge le fixe droit dans les yeux pour sentir la vérité.Il finit par hocher la tête. Il a l’habitude de ce genre de comportement de blocage. Il doit souvent être frustré de ne pas la tenir,cette fameuse vérité.Hélas, les accusés ne coopèrent pas de leur plein gré. Il lui revient la responsabilité de trancher sans savoir exactement, à la conviction.
 

 

Repost 0
Published by PIERRE ALAIN GOURION - dans Livre La Justice et son Double
commenter cet article
6 mai 2007 7 06 /05 /mai /2007 16:19
Justice à Oilpé
                      par Azouz Begag
 
(4)JUSTICE.RÉSONANCES
 
Si je devais dessiner la justice, ce n'est pas une balance que je choisirai comme emblème. C?est une roue crantée. Métallique.Elle est emboîtée dans une autre roue jumelle, puis une autre et encore une autre, dans un ordonnancement implacable, le tout formant un engrenage. Ou bien ce pourrait être une vasière, comme on en trouve au bord des bras de mer en Bretagne, à marée basse.
 
Engrenage ou vasière, le résultat est le même : quand on a un bout de sa chemise coincé dans l'acier glacé commence la descente dans la mécanique d?un système. Et quand on a les deux pieds pris dans la vase, on s'enlise doucement, irrémédiablement.Alors le mieux que l'on puisse faire est de se laisser entraîner vers le fond en économisant ses gestes. Ainsi seulement peut-on espérer s'enfoncer lentement avec le seul loisir de compter les secondes.Ce sont les premières images qui surgissent dans mon esprit à l'évocation du mot justice.
 
Justice.Le mot fait aussi résonner en moi, non pas l'équilibre du balancier,pesant le pour et le contre, au gramme près,mais une perte d'équilibre.
Un naufrage. Quel naufrage, je ne sais pas exactement, mais quelque chose qui coule, car quand un homme entre dans un -palais- de justice, il n'en ressort jamais indemne. Il est transformé. Il ne va plus jamais être le même.Palais de justice, tribunal, chambre correctionnelle - toute entrée dans ce temple du jugement des hommes, cette chose qui est présentée comme la garante de la démocratie des pays modernes, est placée sous le sceau de l'inquiétude. La vie du justiciable est enjeu. Son équilibre, psychologique, mental, social, économique.
 
Fondamentalement, j'ai peur de cette justice qui décide de la vie des hommes, des filets de ces pêcheurs dotés du pouvoir de punir les malfaisants et les contrevenants à la loi. J'ai peur parce que je suis un rêveur. Un enfant, encore et toujours. Fils de pauvre, rescapé des bidonvilles et des hlm, j'ai toujours considéré que la justice de France - terre d'accueil de mes parents et pays de ma naissance - n'était pas faite pour protéger les droits des gens comme moi. Une sirène d'alarme intime m'a toujours guidé dans cette conviction : le meilleur moyen de respecter la justice était de ne jamais avoir affaire à elle. Se tenir aussi loin que possible de la vasière, de l'engrenage.
 
J'ai tenu le coup durant de longues années. Un jour, hélas,une douloureuse affaire de divorce m'a fait basculer dans l'acier glacé. Dans la vasière du Palais. La conséquence de cette expérience est que mon "jugement" personnel sur le fonctionnement de la machine justifie toutes les angoisses que je nourrissais intuitivement à son égard. Vingt années passées dans une cité hlm du Nord de Lyon, le souvenir de dizaines de copains qui sont tombés dans l'engrenage de la prison Saint Paul - celle qui se trouve à l'embouchure de l'autoroute des vacances ! - avaient fortement contribué à me faire une idée de la façon dont les juges traitaient les enfants des banlieues. De quoi casser le moral d'un rêveur.
 
J'imagine ces juges ployant sous le poids de dizaines de dossiers accumulés sur leur bureau, traitant à la chaîne ces affaires et qui,finalement, les expédient par manque de temps, manque d'investissement, manque d'énergie. De quoi faire fondre les rêves de justice humaine.
 
Depuis l'enfance, j'ai toujours eu peur de la justice.J'ai toujours eu peur de la police. Dans mon esprit justice et police sont synonymes. Et quand je pense au mot "police", je vois la répression, le contrôle, la dureté, la peur. La chose qui va trouver les défaillances en moi, qui va faire une enquête sur ma personne, me déclarer hors la loi, et qui va me déférer au parquet.M'envoyer au piquet de la société. Bien sûr,beaucoup de gens sont socialement éduqués pour craindre l'autorité que représente la police, la puissance qu?elle incarne sous son uniforme, mais je reste persuadé que les immigrés, surtout les plus basanés, ont une peur de la poli-ce plus aiguë que les indigènes. C'est mon père qui m'a légué ce fardeau. Alors, peur instinctive de la police, et peur de la justice des "blancs".
 
Durant des années je me suis passionné pour les questions des discriminations raciales aux États-Unis dans les années soixante.En particulier, au combat de Martin Luther King et du Mouvement des Droits Civiques. J'ai lu des témoignages affligeants sur la façon dont les juges blancs jugeaient les Noirs pendant cette sombre période du combat pour l?égalité raciale. Les conflits entre les communautés blanche anglo-saxonne et noire-américaine ont été si aiguisés que les noirs refusaient d?être jugés par des tribunaux où siégeaient uniquement des blancs. Et il savaient raison. Pour limiter les risques d?une lecture raciste des faits, il semble tellement plus sûr de favoriser la mixité ethnique des juges dans les tribunaux des pays qui ont une vocation multi-culturelle.
 
De la même façon, en France, il me paraît plus opportun dans les tribunaux de la famille que les juges des Affaires Familiales ne soient pas uniquement des femmes.
 
Dans l'histoire des mouvements de libération des noirs aux USA, j'aimais voir les controverses qui séparaient Martin Luther King de Malcolm X, le premier marquant sa préférence pour la confiance dans la société multiculturelle et la justice nationale, le second n?accordant aucun crédit à la société des blancs et plaidant un séparatisme ethnique. Les deux leaders furent finalement assassinés chacun son tour.Je ne me souviens plus si leurs assassins ont été retrouvés par la police américaine?
 
Un juge blanc aura t-il tendance à être plus sévère envers un Noir qu'un Blanc ? Pourquoi presque tous les hommes incarcérés dans la prison de Lyon sont-ils d'origine maghrébine ? Est-ce parce cette population marque une tendance culturelle à être plus délinquante que les indigènes. Ou bien est-ce parce qu'au Palais les Juges sont plus sévères à leur égard ? J'aimerais faire un sondage d'opinion dans les quartiers de banlieue? Quelle sensibilité peut-on attendre d'un juge sur les questions des banlieues et les habitants de ces cités hlm dans lesquelles il n'est jamais entré ?
 
Que demande le système à un élève qui fait la faculté de droit pour passer le concours de juge ? De connaître parfaitement la loi, les lois, les interprétations. De les connaître techniquement, les noms,les numéros, les codes. On n'attend pas de lui une sensibilité. Pour renforcer le fonctionnement démocratique de la justice, il faudrait cesser de recruter les juges à la sortie des facultés de droit.Il faut diversifier les viviers de recrutement. Il faudrait demander aux candidats de vivre deux ou trois ans dans les cités les plus sensibles des villes, pour un stage d'immersion en milieu précaire.
La proposition est valable pour les recrutement de l'École Nationale d'Administration. Il n'est pas bon que tous les hauts fonctionnaires soient issus du même vivier, formatés selon le même programme. Lorsqu'on parle de justice, on parle aussi d'autres institutions. Et finalement de la société dans son ensemble. Impossible de parler de justice en soi.
 
Pierre-Alain m'a dit un jour, pour s'excuser, que la justice était humaine. Il a souri en fin de mot. J'en ai conclu qu'il fallait que je termine sa pensée en rappelant l'adage "l'erreur est humaine". La justice aurait droit à l'erreur, parce que ce sont des femmes et des hommes qui sont les acteurs du Palais. Pourrait-il en être autrement ?
 
Je ferme les yeux, j'essaie d'imaginer un autre monde.Je me dis "et si c'était des" machines, des ordinateurs dans lesquels on intègrerait des données? ? Mais qui intègrerait ces données ? Ce ne peut être que des femmes et des hommes.Le problème revient à la case départ. Alors ? Si c'était des animaux,qui jugeraient au museau ? Ou bien des enfants, qui décideraient en toute "innocence" ?
 
L'affaire est grave. Les questions fusent de toutes parts.L'affaire est grave car il y a urgence : il faut absolument renforcer chez les citoyens le sentiment d'avoir une vraie justice, celle qui tranche équitablement, sans faille. Je ne connais pas plus pénible angoisse que de vivre dans un système où les rapports du citoyen à la police et la justice sont aléatoires. Pour moi, le comble de la terreur c'est l'arbitraire dans le couple police-justice.
 
Si je vivais seul dans une île comme Robinson Crusoé, aurais-je besoin de policiers et de juges pour contrôler ma vie sociale ? La question prête à sourire, mais elle dit bien que dès que des hommes vivent en communauté, dans un territoire commun, leurs relations doivent être organisées, codifiées ? c'est-à-dire écrites dans des "codes", code civil, code pénal, code de la famille, code de la route? Or, c'est justement cette organisation qui me rebute au fond. Elle est aussi une façon de fixer les choses sociales. Tout ce qui fixe, prévoit, anticipe, me crispe. Je suis conscient de la nécessité d'une justice dans le développement de la vie des hommes. Mais c'est contradictoire avec la vie de l'homme. Il y a là, comme pour la photo, le nu, un débat culturel entre les "gens du Sud", et "les gens du Nord".
 
Au nord, on contractualise toutes les relations des hommes. Contractualiser, le mot est chargé. Si je prends l'exemple du mariage, l'idée d'établir un contrat pour cet acte qui relève de l'amour entre deux êtres et de rien d'autre, a été un choc culturel. Passer devant le maire afin qu'il lise aux deux contractants la loi française en la matière était pour moi une violence. Se retrouver dans ce lieu administratif,froid, vieux, poussiéreux, était en décalage avec nos apparats de fête, les sourires qui éclairaient nos mines de découvreurs de vie,de gloutons de vingt ans. Étions-nous obligés de passer par là ?
 
On a dû m'expliquer que la loi servait à protéger nos intérêts particuliers et communs, qu'il fallait la voir comme un système qui aide les citoyens dans leurs relations sociales et intimes. Ce n'était pas mon univers. Pas ma conception du mariage. J'ai dû le faire.J'ai dû m'y faire. J'ai signé un contrat de mariage.
 
Repost 0
Published by PIERRE ALAIN GOURION - dans Livre La Justice et son Double
commenter cet article
2 mai 2007 3 02 /05 /mai /2007 10:08

Justice à Oilpé

     par Azouz Begag

 

(2) Résistance à la photographie

 

 

 
 
Je n'ai jamais aimé prendre de photos.
 
Chez moi, c'est presque une défense naturelle qui va chercher ses raisons au tréfonds de mes fondations. Elle existe en moi depuis ma naissance, depuis ma nuit des temps. Bien sûr, il y a une résonance -culturelle- à cette défense, et il me faut chercher à lui donner un peu plus de consistance, en en faisant une endoscopie.
 
Est-ce mon origine arabe, musulmane qui me rend méfiant vis-à-vis de la photo?
 
Peut-être y a-t-il de cela, toute représentation de Dieu étant interdite en Islam.
 
Mais je voudrais creuser plus loin que cette première explication, qui n'est pas toujours vraie, puisque, j'ai pu le constater lors d'un voyage en Syrie et au Liban, il y a quelques années où j'accompagnais une photographe, les gens, surtout les enfants, s'amusaient beaucoup de voir des photographes et demandaient spontanément de se placer devant leur objectif pour être"pris".
 
Parfois, après la séance, certains venaient réclamer à l'artiste un cadeau ou de l'argent comme récompense à leur pose. Mais globalement, je n'ai pas noté de réticences à la photo en tant que telle chez ces Arabes musulmans.
 
Alors, chez moi, qu'est-ce qui freine ? Plusieurs raisons, liées à mon statut de voyageur, de chercheur scientifique, d'écrivain.
 
Il y a d'abord le mouvement. Pour moi, la vie est mouvement et la mort l'arrêt, l'immobilité, la fixité. C'est dans le mouvement - la mobilité - qu'on se régénère, qu'on peut croiser l'altérité qui transforme le regard sur les autres et, en retour, le regard sur soi. Le mouvement est fluidité, voyage, aventure humaine.
 
A contrario, j'associe la fixité à la vie des plantes végétales vouées à demeurer à vie dans le même pot ou territoire. L'être humain, grâce à sa formidable faculté de se mouvoir dans l'espace, jouit du privilège suprême de changer de "point de vue", donc d'améliorer son rapport au monde. En faisant connaissance avec la multiplicité des distances d'observation entre lui et son environnement, il gagne la possibilité de renforcer son degré de tolérance. Le mouvement est apprentissage du temps. Le vieillissement de l'homme l'amène à petit feu vers l'humilité. Le silence.
 
Toutes ces déclinaisons m'invitent à dire que, en tant que grand parcoureur de mondes, je n'ai jamais pris de photos. Je n?en prends toujours pas. La photo c'est la captation, la capture. La camisole de force sur des émotions, des splendeurs. Faire une photo c'est comme cueillir un coquelicot. Cassez la tige et c'est déjà fini, vous tuez la beauté.
 
Et puis il y a le "poids" de l'appareil. Un appareil photo me pèse. Il oblige à disposer d'un sac, ou d'une sacoche - certes je n'ignore pas qu'il y a des appareils miniatures aujourd'hui - voire de le porter en bandoulière autour du cou.
 
C'est là que le bât blesse : l'objet en tant que tel m'interdit de me balader les mains dans les poches, librement, dans les "rues" d'une ville. Il m'encombre, au sens propre et figuré. Si je m'interroge sur cette remarque, je vois que ce que je cherche surtout à éviter lorsque je suis à (chez)l'étranger, c'est d'être "vu" par les gens du pays comme un passager à cause de mon appareil photo. Cet objet me gêne car je le sens porteur d'un sens. Celui qui dit que je ne suis pas d?ici et que je n'ai aucune intention de l'être, que mon appareil et moi sommes là en transit pour prendre quelque chose, des images de vous et de votre environnement, et que allons les rapporter chez nous pour les montrer. Cette lecture ne satisfait pas à l'idée que je me fais de la présentation de moi dans l'espace des autres.
 
Je voyage toujours les mains libres, sans appareil, ouvert aux choses et aux gens. J'ai l'illusion de me sentir plus disponible pour les autres, plus attentif. Et surtout, entièrement ici. L'appareil photo me renvoie froidement au pays d'où je viens et où, vraisemblablement, je vais retourner... ne serait-ce que pour développer mes photos ! Sans appareil et sans pellicule, je donne un autre sens à ma présence, à mon voyage.
 
Je suis complètement disponible aux gens d'ici, à la rencontre avec eux. J'accepte de courir le risque de devenir l'un d'eux, de rester avec eux. D'y rester. Ne jamais retourner d'où je viens. C'est là l'enjeu du voyage. Il fait de moi un être radicalement transformable par les autres. Le vrai voyage c'est celui qu'on fait quand on ne revient jamais comme on est parti. On avance, envers et contre tout.
 
Je ris toujours de voir les groupes de touristes japonais dans des villes d'Europe, encerclant méticuleusement un monument historique et le bombardant de photos. Chacun d'eux est armé d'un appareil, plus ou moins encombrant, plus ou moins sophistiqué. Je ris mais au fond cette vision m'agace. La relation est unilatérale. Déséquilibrée. Elle a des relents industriels, et aussitôt je pense aux grandes marques nippones d'appareils photos dont ces touristes en groupe sont les ambassadeurs, les homme-sandwiches en quelque sorte. Je crois qu'ils ne voient pas les gens, les indigènes, autour d'eux, qui vaquent tranquillement à leurs occupations quotidiennes, ce que j'aime voir précisément quand je voyage. Je ne vois pas les "monuments", mais seulement les gens. Les touristes auxquels je fais référence n'ont souvent pour objectif (comme objectif !) que le monument. La chose qui est fixe et se donne à la photo. Ils la photographient, la mettent en boîte, rentrent chez eux, montrent les photos aux amis et disent : j'y étais. Dans le paysage, s'entend.
 
La photo s'intercale entre les gens d'ici et les visiteurs. Quand on prend des photos de cette façon, on ne parle pas, on ne se parle pas. On n'a pas besoin de croiser l'habitant, d'apprendre sa langue, de le comprendre.
 
L'appareil photo protège le visiteur du risque de se trouver confronté à l'altérité. Il permet de repartir chez soi intègre. Une exception : celle où le touriste visiteur se fait bousculer par l'indigène au moment où il se fait tirer son appareil photo à l'arraché, comme on dit dans le jargon des voleurs. J'ai vu plusieurs scènes marrantes à Naples. Alors là l'appareil commence à me plaire. Il met en scène des humains qui entrent en contact.
 
Je ne veux pas être caricatural. Ayant dit cela, je sais bien que le photographe qui, seul, va faire des photos de gens dans les lieux publics est obligé d'aller à leur rencontre, de leur parler, d'expliquer ce qu'il fait, de traduire, pour partager avec les gens. J'en connais beaucoup.
 
Repost 0
Published by PIERRE ALAIN GOURION - dans Livre La Justice et son Double
commenter cet article
29 avril 2007 7 29 /04 /avril /2007 15:42

Justice à Oilpé

        par Azouz Begag

(3) VOYAGER ET RAPPORTER

 
Pour moi, faire un voyage sans prendre de photos, c’est se créer la possibilité de se construire des photos intérieures, dans la chambre noire de son imagination, de ne jamais les développer sur “support papier” (glacé !) mais de laisser les images glanées dans les rencontres vivre d’elles-mêmes, vivre leur vie, se développer elles-mêmes, sur les supports qu’elles choisissent, un poème, un récit de voyage, un dessin au crayon papier,un film qu’on réalisera un jour,un conte raconté un soir d’hiver à des amis.Cela ressemble à un jardin en mouvement, un éloge des vagabonds, un organisme qui s’organise en nous à sa guise et qui s’ex-(im)primera un jour sous une quelconque forme. Telle est la raison pour laquelle je voyage sans appareil photo.
Je sais d’avance qu’avec tous les formidables personnages que je vais nécessairement croiser sur ma route, sur mes chemins de traverse, off the beaten track,des milliers d’images vont chercher à louer une chambre (noire) dans l’hôtel de mon imagination. Je suis le réceptionniste de cette maison, mais il n’y a pas de clés de chambre.D’ailleurs, il n’y a pas de portes aux chambres. Et puis si on regarde bien, il n’y a pas de chambre non plus. Chaque image est libre de s’harmoniser avec qui elle veut. Ça donnera quelque chose.Un jour.
 
Alors, à défaut de photos, de mes voyages je rapporte toujours des mots, sans même les enregistrer dans des cahiers, seulement dans des carrefours, des coins de rue, quelque part dans mon cerveau. J’aimerais aussi pouvoir rapporter des croquis, des esquisses, mais à mon grand regret, je ne sais pas dessiner. J’envie d’admiration le dessinateur de B.D. Jacques Ferrandez.
Il y a quelques années, nous nous sommes retrouvés ensemble au Liban,sur une terrasse d’une maison de Biblos, surplombant la mer. Une splendide baie venait lécher les pieds de la maison. C’est elle que Jacques croquait. Il dessinait et j’avais les yeux rivés sur ses doigts. J’aime ce rapport écologique, naturel, au paysage, aux gens. Quand Jacques travaillait, il prenait le temps de nous parler,de rire avec nous, de raconter ses expériences dans d’autres villes,d’autres voyages. Les mots venaient avec ses coups de crayon. Il inventait un dessin, avec nous, il était entièrement avec nous, ici. Au présent.Un homme bien. Je partage avec lui une valeur essentielle : l’hospitalité.
Le temps. Le voilà. Nous y voilà. Dans les rues de pays arabes où il aime souvent aller,Jacques s’arrête, sort son carnet et son crayon à papier,se met à croquer et aussitôt l’agitation humaine commence autour de lui. C’est l’agitation des gens heureux.Heureux de vivre en direct avec lui sa création, parce qu’ils sont les témoins vivants de ce qu’il créé sous leurs yeux, en leur compagnie. On voit la différence avec l’appareil photo, technique, coûteux.
 
Le photographe doit installer une distance entre lui et les autres pour les cadrer, les encadrer. Les photographiés doivent obligatoirement se placer devant lui.Avec le dessinateur ils sont tous agglutinés autour de lui,les enfants affalés sur ses épaules, les yeux rivés à la pointe de son crayon papier qui s’est lancé dans la magie de la création. Avec la photo, clic, un instantané et c’est fini.L’affaire est fixée en un rien de temps. Un temps de rien, je dirais. L’affaire est enfermée dans la mémoire de l’objet technique.Les photographiés ne verront sans doute jamais le résultat de leur pause, de leur participation. On s’échangera les adresses pour que l’artiste, une fois de retour chez lui, envoie des photos souvenir aux gens. Mais souvent, les adresses se perdent dans les poches trouées des promesses. De retour dans sa chambre noire, le photographe se replonge dans un autre espace-temps et la saveur de la rencontre humaine s’est estompée. Il n’y a plus les odeurs.
 
Les odeurs. Ah, les odeurs, ça pue ! On s’en passerait volontiers quand on voyage dans les pays pauvres. Les gens sont accueillants, souriants, les couleurs splendides, mais les odeurs !Intenables. S’il n’y avait pas ce fléau, ce serait le paradis... combien de fois n’ai-je entendu ce refrain chez le touriste photographe qui présente lors d’une soirée amicale sa série de photos et diapos,prises quand il a fait le Maroc, fait la Turquie... il croit avoir fait un voyage chez les autres, alors qu’il n’a pas changé de monde. Il est resté intact, intègre, entre soi. Ses photos l’attestent. La preuve : elles n’ont aucune odeur. Sur les dessins de Jacques, c’est l’une des premières choses que l’on remarque : le papier sent fort.Il capte les odeurs du pays. Et ces senteurs reviennent avec lui quand il rentre dans le sud de la France. Le papier de Jacques pue et j’aime cette puanteur, car c’est la vie qui pue. Et nous, nous avons tellement l’habitude d’habiter dans des mondes stérilisés.Même une bouse de vache, des crottes de chèvres heurtent les enfants des villes d’aujourd’hui.
Je déteste les séances photos diapos chez mes amis. D’ailleurs, tous les amis qui m’y ont invité ne le sont plus. C’est rédhibitoire. Je fréquente dorénavant les étonnants voyageurs,Magellan, Vasco de Gama, Ibn Batouta, Ulysse. L’ Histoire des Hommes les garde au fond de sa mémoire.Ces grands voyageurs des temps anciens ont nourri les contes de l’humanité.
Ce livre aussi est un voyage de conteurs.Moi qui n’aimais pas la photo, voilà que je me mets à noircir des feuilles entières pour dire tout le mal que je pense de cet art.Me suis-je laissé prendre par un mystère ? Cela ne m’étonne pas.Depuis que je connais Pierre-Alain, j’ai remarqué qu’il n’a pas des yeux normaux d’avocat…
 
Repost 0
Published by PIERRE ALAIN GOURION - dans Livre La Justice et son Double
commenter cet article
29 avril 2007 7 29 /04 /avril /2007 05:41
JUSTICE À OILPÉ(1)
par Azouz BEGAG
 
 
                 (1) Moi, poser nu ?
 
 
A priori, l'idée de poser nu devant un appareil photo ne me dérange pas. J'aime voir et regarder des corps de femmes nues, j'y trouve des lignes douces, des courbures, de la légèreté, de la grâce. J'aime beaucoup moins ceux des hommes. Je les trouve souvent rudes, musclés, anguleux et saillants.
 
Et l'idée de poser nu devant un objectif ne me dérange pas sur tout lorsqu'il ne s'agit pas de moi ! Les autres, oui, qu'ils le fassent, je ne les jugerai pas.
 
Au contraire, il faut des modèles de nu, le monde les remercie.Mais moi, poser nu ? Non, merci.
 
La question ravive en moi une étrange violence.
 
Un jour Pierre-Alain Gourion m'a téléphoné pour me demander si je ne connaissais pas des personnes d'origine maghrébine, hommes ou femmes, qui accepteraient de poser nu devant lui.
 
 Sans réfléchir, par instinct occidental, j'ai regardé autour de moi, j'ai cherché, je n'ai pas trouvé une seule personne à qui adresser une telle demande. Non, la question elle-même était incongrue. D'ailleurs, je ne savais même pas comment la formuler : poser pour un photographe ou devant lui ? La réponse est certainement les deux à la fois.
 
Pierre-Alain ne parvenait pas à trouver de modèles de ce type. dans ses connaissances. Au bout de quelques secondes de réflexion, je me suis rendu à l'évidence : il m'était impossible de demander cela à un proche, il aurait éclaté de rire. Chez d'autres,je le devinais déjà, la question aurait été jugée provocante, on m'aurait pris pour un type louche, un déviant, un sadique, un amateur de réseaux internet nocturnes.
 
Étrange. Je ne m'étais jamais posé la question. Lorsque je fais le tour de mes connaissances, je n'ai aucun exemple de modèles d'origine maghrébine qui aurait posé nu devant un appareil photo. Je cherche dans des revues d'art, dans des magazines, rien. Chez "nous", on ne montre pas son corps au public. Il y a une telle pudeur vis-à-vis du corps, qu'il est voilé en permanence, des cheveux jusqu'à la plante des pieds. J'ignore d'où vient cette attitude de dissimulation totale de la chair, comme s'il y avait des risques permanents de cancer de la peau sous le soleil d'Orient !
 
Mais une chose est sûre, elle est profondément ancrée en nous,dans notre être culturel.Il faut se méfier des photographes et de leurs appareils.
 
Je porte aussi en moi ce réflexe de méfiance au fond d'un puits. Car lorsque Pierre-Alain, connaissant mon goût pour la provocation et la subversion, en vint à me poser la question fatale : et toi ? Quoi moi ? Je ne voudrais pas poser nu pour lui ? J'éclatai d'abord de rire. Ce qui était tapis au fond de mon puits s'est mis à remonter à la surface de ma raison. Je me suis dit comme c'est étrange, cette peur venue du fond des temps. Mais je ne vais pas me laisser submerger, je vais la repousser. Au téléphone, Pierre-Alain était toujours là. Il a cru un instant que j'avais disparu, raccroché, fondu. J'ai repris la parole pour dire crânement que je n'y voyais pas le moindre inconvénient, j'allais dès demain venir dans son appartement et faire ces photos, celles qui lui manquaient précisément pour finir son projet d'exposition. Rendez-vous était fixé le lendemain à dix-huit heures l'après-midi.
 
 
MOI POSER NU ?
 
Je n?ai pas fermé l??il de la nuit. Une peur, une angoisse vertigineuse m?a fait palpiter le c?ur durant des heures, jusqu?à me réveiller définitivement à trois heures douze du matin, l?heure fatidique à laquelle se réveillent tous les dépressifs de France, j?avais lu ce drôle de point commun dans le roman Trois heures douze du matin ! J?étais donc dépressif à cause de cette acceptation contre nature de poser nu devant un appareil photo et de donner mon image à voir dans les salons d?une salle d?exposition. Mais pourquoi diable avais-je accepté ? Pour changer de peau ? Changer de regard sur moi-même en me donnant à voir aux yeux des autres, de tous les autres ?
 
À huit heures du matin, ce dimanche, je suis allé faire un footing pour me décontracter. J'ai pris mon téléphone, j'ai appelé Pierre-Alain. Heureusement il devait encore dormir, cela m'arrangeait.Je me suis excusé de me désister, j'avais peur de tenir ma promesse. Je ne sentais plus la chose. Et j'avais de bons arguments: c'était quand même une drôle d'idée ! Pourquoi allais-je exhiber mon corps aux yeux des autres ? Pour le faire apprécier,servir le talent de mon ami photographe ?
 
 Comment allais-je être sûr que le regardeur ne serait pas voyeur ? Qu'il ne serait pas simplement attiré par les aspérités de mon corps, les défauts, les aspects valorisants aussi, mais comment l'empêcher de porter un jugement sur moi plutôt que sur la photo ? Je n'avais aucune maîtrise de la       situation.Exactement ce que je déteste le plus, ne pas maîtriser ce que je fais. Me donner à voir ? Dans cette expression, il y avait le verbe "me donner" et je ne voulais pas du tout de cela.
 
J'étais paniqué.
 
Quand j'ai raccroché après avoir expliqué que je ne poserai pas, j'étais soulagé. Je n'ai d'ailleurs jamais couru aussi vite les dix kilomètres de ma course habituelle, tellement je me sentais léger,fier de moi, d'avoir pu dire une vérité contre laquelle je ne pouvais pas aller sans me faire une entorse.
 
Me montrer nu, est-cela qui m'a tant angoissé ? Non, car j'ai le souvenir des douches dans les vestiaires des stades de football quand j'étais jeune et n'avais aucun sentiment de gêne vis-à-vis des autres. On était là pour se laver, pas pour exposer le corps en soi. C'est comme chez le médecin.Là est la différence. Quelle est la fonction de mon acte de me dénuder ? Se soigner, se laver, bien.Mais pour faire des photos, non.
 
Qui a besoin de voir ma peau, mon sexe ? N'est-ce pas là une partie secrète de mon anatomie qui doit rester dans l'ombre, parce que c'est bien, tout simplement, de ne pas tout montrer. Autrement, pourquoi ne pas prendre en photo l'intérieur des bouches, des intestins ? Il faut une limite aux pénétrations de la photo.
 
Si je veux voir quelqu'un de face, bien dans les yeux, je ne voudrais pas qu'il soit nu, car la nudité attire le regard au centre de gravité du corps, l'endroit mystérieux du sexe, la pliure du monde.Il n'y a que la vérité que je puisse regarder nue. Et encore...
                                           (à suivre)
(1) Ce texte, dont voici un premier extrait, fait partie de l'ouvrage "La Justice et son Double", paru en avril 2007 aux Editions ALEAS, 15 Quai Lassagne, 69001, Lyon, où il peut être commandé. www.aleas.fr  
Repost 0
Published by PIERRE ALAIN GOURION - dans Livre La Justice et son Double
commenter cet article
28 avril 2007 6 28 /04 /avril /2007 09:52

de la Justice aux Nues

                  (8) Outrances, Outreau

 
En faire un livre, et une expo, montrer les corps des justiciables face à des robes de basoche.
 
Confronter la fonction de juger, de défendre - avec ses apparats - à celle d’être défendu, et jugé, et violé dans ses intimités. Pour la bonne cause bien sûr : celle de la vie ensemble, des règles indispensables au fonctionnement social, bien juger bien punir, acquitter faute de preuve ou condamner petit parce que le doute est petit (selon l’horrible adage  petit doute, petite peine), tout existe, même et surtout le pire qui n’est jamais exclu.
Justice humaine imparfaite on vous dit.
Outreau.
Pauvre petit juge BURGAUD lynché médiatiquement pour avoir fait comme les autres, rien de plus, rien de moins, joli bouc émissaire d’une société malade. Mais le bouc ici est un homme, pas un animal comme dans la Bible, où le rite sacrificiel éloignait nos ancêtres de leurs iniquités[1].
Pas plus petit que les autres, BURGAUD, juste jeune et sans doute conformiste, mais  pourquoi voudriez vous que les juges ne soient pas en majorité conformistes ?
Que leur demande-t-on d’autre que de se conformer à la loi du moment, aux codes sociaux actifs, aux habitudes acquises ? Souhaitons que son sacrifice sur l’autel du bien penser, son quasi suicide organisé par nos parlementaires et nos journalistes, ne l’ait pas cassé, l’ait peut-être grandi[2].
On voudrait qu’il écrive son histoire de mediamartyr, qu’il règle ses comptes même s’il devait y laisser des plumes. Qu’il se défende en prenant enfin l’initiative. Est-ce trop lui demander ?
 
En faire un livre et une expo que les gens regarderont et qui fera parler, et débattre de nos systèmes judiciaires prétentieux et souvent sans les moyens en hommes et en argent que l’ambition - juger le moins mal possible- postulerait. Mais les hommes et les femmes politiques se moquent de la justice, sauf quand elle leur est opposée : aucune rentabilité électorale à court ou moyen terme, la cause est hélas vite entendue. [3]
 
Vous avez dit que juger était une fonction régalienne ? Que l’Etat alors y mette le prix.
 
Les énormes budgets consacrés à l’entretien d’une force nucléaire et d’une bombe atomique obsolètes pourraient avec grand profit pour tous être transférés sur des objets sociaux et judiciaires.
L’engagement humanitaire et les stages en entreprises être complétés, pour nos jeunes, par une présence active dans nos tribunaux, nos prisons et nos centre sociaux : chez les juges et les avocats, les éducateurs et les policiers, les greffiers et les huissiers d’audience ; chez les assistants sociaux et les psy carcéraux, les médecins ordonnateurs de substances camisoles et les visiteurs de prisons. Si, de temps à autres, une année ou un mois sabbatique était consacrée, pour les citoyens et leurs représentants élus, à se frotter à ces mondes étranges, la distance qui grandit entre gouvernés et gouvernants serait probablement réduite.    
 
De ces corps dénudés faisant face, page de gauche, aux avocats enrobés, de cette opposition iconoclaste et trop facilement dichotomique peut-être, une part de vérité pourrait-elle jaillir ? A vrai dire on en doute : la vérité est comme la justice et comme Dieu, elle est là pour qu’on la cherche, c’est une quête sans fin.
 
D’ailleurs votre avocat n’est pas finalement à la recherche de la vérité. Il veut d’abord la vôtre, celle que vous avez vécue, ou reconstruite, ou mentie à vous-même, allez savoir !
                                            ***
Tiens, voilà un poème.....et une chanson :
 
J’irai pour vous tuer les dragons de vos têtes
Et vous en jetterai les oreilles et la queue
 
J’irai pour vous tuer les dragons de vos rêves
Et vous en jetterai les oreilles et la queue
 
J’irai pour vous tuer les dragons de nos rêves
Et nous en jetterai les oreilles et la sève
           
J’irai pour vous mentir des poésies brillantes
Et vous en couvrirai des remugles éclatantes
 
 
J’irai pour vous plaider une cause indéfendable
Les juges en robes noires vous rendront vraie coupable
 
J’assisterai pour vous à la peine capitale
Votre tête tombera, les bourreaux seront pâles
 
Pourtant vous étiez belle de toutes vos illusions
Vos parfums de mensonges n’étaient que diversion
 
Le souvenir de vous illumine mes nuits
J’irai pour vous tuer les dragons de ma vie
 
J’aurais aimé parler au creux de votre oreille
Recevoir de vos lèvres mille et une merveilles
 
J’aimerais voir vos yeux tout remplis de paillettes
Et sentir que la peau s’irise de fossettes
 
J’irai pour vous voler les dragons de vos têtes
Emasculer les diables aux humeurs de conquête
 
J’irai pour vous tuer les dragons de vos têtes
Et vous en  jetterai les oreilles et la queue
 
Tu étais un taureau au jupon redoutable
Volait au gré du vent, virevoltait en diable
 
Tu étais un taureau au jupon redoutable
Mon épée transperça ton cœur indéchiffrable
 
Tu es morte partie, ensorcelée finie
La finesse de ton corps me remet dans la vie
 
Matador de la nuit, couardises du jour
Je courtise la nuit, tu encenses mes jours
 
Tu es morte partie, ensorcelée finie
J’irai pour toi tuer les dragons de la vie
 
Matador de la nuit, couardises du jour
Je courtise la nuit, tu encenses mes jours[4]
 
                    ***                         
Il nous faut certes confronter ce que le client nous dit au dossier aux témoignages, à la vraisemblance. Difficile, déconseillé de plaider contre le dossier, indispensable parfois. Je me souviens d’avoir un jour - shame on me - organisé une erreur judiciaire à l’envers : dans l’erreur judiciaire classique, l’innocent est injustement condamné. Ici l’innocent fut justement mais légèrement condamné, car il avait avoué un mensonge !
 
            Nicolas était un jeune type, plutôt franc du collier. Il était poursuivi en correctionnelle. L’histoire qu’il me racontait, compliquée, n’était pas vraisemblable. Mais si je le croyais, si  je croyais qu’il me disait la vérité, j’étais sûr aussi que cette invraisemblable vérité ne serait pas crue par ses juges, qu’on le prendrait pour un menteur et qu’il serait donc lourdement condamné. Il était à mon sens innocent des faits qui lui étaient reprochés. Il a pourtant avoué ce que l’on attendait qu’il avoue, c'est-à-dire un mensonge dans lequel il était coupable, un mensonge compatible avec le dossier. Il a pris trois mois de prison avec sursis, c'est-à-dire rien pour un faux délinquant primaire là où sa vérité lui aurait coûté six mois fermes au bas mot.
           Les juges n’aiment pas trop avoir le sentiment que le prévenu ment, même si les meilleurs d’entre eux admettent que le mensonge est un moyen de défense comme un autre. On les prend pour des imbéciles qu’ils ne sont en général pas. Mais ils oublient trop souvent que la réalité dépasse la fiction.  


[1] La Bible, traduction d’André CHOURAQUI, Paris, Desclée de Brouwer, 1989.
 
[2] Le juge BURGAUD était un très jeune magistrat instructeur français saisi d’une affaire de pédophilie apparemment grave. Il mit en détention préventive, avec l’aval de juridictions supérieures, de nombreux inculpés mis en cause par des enfants et des adultes. A la suite d’une campagne de presse et d’une relaxe générale réclamée par le Parquet lui-même, ce magistrat fut entendu, medias présents, par une Commission d’Enquête parlementaire. L’image passée en boucle sur les chaînes de télévision d’un juge contrit entouré de deux avocats muets reste dans ma mémoire non comme une preuve de santé démocratique, mais comme celle d’une maladie sociale grave que l’on prétendrait soigner avec de la poudre de perlimpinpin médiatique. Si la Commission d’Enquête modifie en profondeur le fonctionnement de la police judiciaire et de la justice pénale, je me fais moine.
 
[3] La justice française est assez moderne mais honteusement pauvre. Nous avons dix juges pour cent mille habitants, contre vingt cinq en Allemagne. Rapporté au produit intérieur brut (PIB), l’effort budgétaire qui est consacré au système judiciaire public place la France au vingt neuvième rang sur le continent européen. Le pays lui consacre cinquante et un euros par an et par personne, la moitié de ce que nos voisins allemands dépensent. Si son aide judiciaire (assistance que l’état fournit aux personnes qui n’ont pas les moyens financiers suffisants pour se défendre elles-mêmes devant un tribunal) est assez bien dotée, la rémunération des avocats à ce titre est notoirement faible et fait supporter aux moins riches d’entre eux une véritable charge de service public. Les magistrats non professionnels y sont beaucoup moins nombreux qu’en Grande Bretagne où la grande majorité des litiges est réglée par les magistrates, citoyens bénévoles. La Convention européenne des droits de l’homme proclame que toute personne a droit à ce que sa cause soit entendue équitablement, publiquement et dans un délai raisonnable : les procédures de licenciement devant les Conseils de Prud’homme et de divorce devant les Tribunaux de Grande Instance sont chez nous parmi les plus longues d’Europe. Outre le budget de l’Etat qui devrait au moins être doublé à moyen terme, une culture de l’évaluation pourrait avantageusement être développée : questionnaires aux usagers à la suite des audiences, enquêtes de satisfaction, renforcement des procédures disciplinaires contre les magistrats (faute déontologique ou insuffisance professionnelle), avec garantie de leur indépendance, comme aux Pays-Bas, en Belgique ou en Espagne. (Sources : Le Monde du 6 octobre 2006, enquête de la Commission européenne pour l’efficacité de la justice et interview de Jean-Paul JEAN, Magistrat, Président du groupe des experts de la CEPEJ.)
 
[4] POEMES ET CHANSONS, P.A. Gourion, Editions ALEAS, Lyon, à paraître en 2007.
Repost 0
Published by PIERRE ALAIN GOURION - dans Livre La Justice et son Double
commenter cet article
27 avril 2007 5 27 /04 /avril /2007 16:01
 
 de la Justice aux Nues 
 
 
 
(9) Justice sans juges
 
 
Etrange et difficile métier que celui de juger. Au tout début de ce travail m’était venue l’idée naturelle à mon sens de prendre pour modèles habillés des avocats et des juges, tant les deux professions sont complémentaires en démocratie. Pas d’avocats sans juges, pas de défenseur sans un homme poursuivi par la vindicte publique. Pas de système judiciaire vrai sans débats contradictoires. Et à la question qui nous est si souvent posée :
 
-          Mais comment un avocat peut-il défendre de tels criminels ?
 
il nous est facile de répondre par une autre question qui appelle à coup sûr une réponse positive :
 
            -    Es-tu d’accord pour dire que tout homme, quoiqu’il ait fait, a le droit d’être défendu ?[1]
 
Je n’eus aucun problème avec les avocats contactés : tous acceptèrent de bon coeur après quelques explications, souvent chaleureux, amusés et gratifiants.
 
Toute autre fut la réaction des magistrats amis contactés. L’un deux, pourtant ancien avocat lui-même, me répondit :
 
            -    Je ne m’exprime que par mes jugements !
 
Diable, la réponse, tranchée à la serpe, n’appelait pas de commentaires. Mezzo voce, je me disais pourtant, avec cette pointe de mauvais esprit qui caractérise le Barreau dès qu’il se frotte à la Magistrature – c’est sa fonction précieuse - que son expressionnisme devait manquer de…variété et d’humour. Mais passons.
 
Un autre, ancien éducateur et Président de Chambre correctionnelle, m’expliqua que si le projet lui paraissait sympathique, il ne pouvait y participer :
 
            -     Tu me vois face à un détenu hilare que j’interroge ou que j’engueule  et qui me dit : c’est vous qui avez posé à côté d’une femme à poil, non ? 
 
D’accord.
 
Un autre encore, qui n’hésite pas la nuit à jouer de la musique en public avec un arabe –oui ma chère – m’expliqua le jour que l’obligation de réserve qui pèse sur tout agent public rendait ma suggestion, qui le tentait, finalement irréalisable avec des juges.
Peut-être avait-il raison : les avocats sont plus libres. S’ils tiennent leur organisation ordinale et le secret professionnel qui les lient - et qui sont fait pour protéger leur clients et leur fonction, pas eux - de la loi, ils n’ont à rendre de comptes qu’à leurs mandants et à leur Bâtonnier en cas de faute.
 
Je fus donc contraint de me cantonner à eux, en les considérant comme symboliques de l’ensemble des gens de justice. Si j’avais envie de photographier, avec mon complice Gilles Verneret, François La Phuong parce qu’il a une gueule (et que ce brillant pénaliste a perdu la parole autrefois fluide comme de l’eau à la suite d’un accident cérébral), c’est qu’il est représentatif d’une fonction sociale charnière présente partout dans le monde : partout où la défense libre, le journalisme vrai et le multipartisme existent, souvent menacés, toujours à reconquérir. Conquête permanente de la démocratie, c’est ainsi, et c’est loin d’être fini !
 
J’aurais aimé pourtant faire un portrait de Burgaud tortillé, torturé sur sa chaise face à nos parlementaires et nos cameramen bourreaux. On aurait mis, page de gauche, tout plein d’enfants nus dans leurs mensonges et leurs fausses innocences nées. Paradoxes.
 
 
Photos volées
 
C’était au marché aux puces, un dimanche matin, vers l’an 2000. Les étals des forains brillaient de mille bricoles, pièces détachées, circuits imprimés, chaussettes, matériels de cuisine, maquillage, tous produits exotiques de l’Occident technique, du Maghreb musulman et de l’Afrique profonde. On est en France, à Alger et au Mali. Populace chamarrée, gouailleuse et active. Je fais mes courses, du thé par ci, une boite par là, des lipsticks pour les modèles, tiens, cette râpe à fromage…
 
Vers midi, vais au bistrot du coin, à coté de la guitoune de la sécurité dont le chef, un immense beur barbu, surveille et contrôle, flic intégriste-intégré. Un demi pression, une merguez vite fait. Il pleut sur la vitre du bar, tiens, pourquoi pas une photo des gouttelettes qui serpentent tout au long du vitrage, en arrière plan le souk. Et puis l’ambiance du bar, comme ça, comme on prend quelques notes, un croquis ou une clope. Un gamin s’approche, quinze ans, mignon et agressif comme on est à son age.
 
-          Qu’est-ce que tu fais, là ?
-          ….
-          Tu fais des photos ?
-          Ben oui !
-          Mais t’as pas le droit de faire des photos, enculé va ! T’es un flic ou quoi ?
-          Non, chuis pas flic, j’ai juste fait quelques photos, la vitre, le bistrot, c’est tout, c’est pas défendu…
-          Si c’est défendu connard ! T’as pas demandé aux femmes qui sont là ! Ma parole t’es un pédophile toi !
 
Dans sa bouche, c’est l’injure suprême. J’éclate de rire (je ne suis pas pédophile), et demande à mon voisin, un arabe de trente ans qui regardait la scène avec un peu de gène et un soupçon de compassion pour moi si j’ai fait quelque chose de mal.
 
-          Ecoutez M’sieur, moi vous me gênez pas. Mais je suis un touriste algérien, alors les problèmes entre les beurs et les français, je m’en occupe pas !
 
L’adolescent revient à l’attaque, m’injuriant de plus belle, alors que le patron se tait, de même que les consommateurs qui suivent l’altercation d’un œil :
 
-          Tu vas voir salopard, quand tu sors, avec mes pôtes que tu vois là-bas, on te met une tannée et on te taxe ton matos la mort de ton âme sur ma vie !
 
Dehors, à travers la vitre, je peux voir en effet une quinzaine d’ados, les fameux pôtes, qui m’observent avec insistance et agressivité. Je m’adresse au patron, resté sur une prudente réserve :
 
-          On peut pas prendre de photos dans votre bar ?
-          Vous auriez dû demander, M’sieur, ça se fait pas…
 
J’ai du aller voir le big barbu de la sécurité, et exiger de lui que l’un de ses hommes me raccompagne à mon véhicule. Pas envie de prendre une raclée à un contre quinze et de me faire piquer mon coolpix Nikon en prime. Il l’a fait, le barbu, mais plutôt contre son gré, une bonne baston à ce voyeur ne l’aurait pas vraiment contrarié…
 
J’avais commis une faute : celle de ne pas m’être fait accepter d’abord par le milieu ambiant. Risque de la photo volée. Echec.
 
 
 
***
 
 
 
Etrange et merveilleux métier que celui d’écrire. Je confie à ma plume des bribes de souvenirs, des tentatives de pensées (en droit, la tentative est punissable…), des essais de souhaits, quelques plats réchauffés. Je le fais dans la nuit, les mots amènent les mots, vous verrez s’ils vous conviennent un peu. Je ferai le modeste. Tentez l’imaginaire.
                                       (Fin)


13. A cette question, l’Amérique de M. BUSCH et de GUANTANAMO (CUBA) n’a hélas pas fait la
réponse que l’on aurait attendue de cette démocratie…en débat.
Repost 0
Published by PIERRE ALAIN GOURION - dans Livre La Justice et son Double
commenter cet article
24 avril 2007 2 24 /04 /avril /2007 20:51

de la Justice aux Nues

(7)

être modèle

Etrange et merveilleux métier que celui de modèle. On se montre, on vous regarde, vous êtes le centre du monde, votre lumière éclate enfin au grand jour des projecteurs réglés, vous devenez médiatique, pas d’existence aujourd’hui sans existence media. Monde futile !
 
Narcisses endimanchés, ou tout simple pour faire peuple, maquillés, adulés, vous êtes aussi pâture pour les vaches photographes. Eux, en général, ils n’aiment pas poser. Pas du tout. Ils aiment être à l’affût, voyeuristes dans l’âme, voyeurs de vos émois.  
 
Cette jeune femme était venue me voir, envoyée par un ami photographe :
 
            - Gilbert m’a dit que vous faisiez des nus ?
            - C’est vrai, je prépare une expo sur les robes et les nus.
            - Super ! Alors voilà, je suis aussi photographe, mais j’aimerais poser car je
                voudrais savoir ce que ressent un modèle quand il se déshabille devant un objectif. Je fais moi-même un travail sur des nus masculins et je veux bien être votre modèle. J’ai confiance.
           
Pas bête, la mouche ! Et courageuse encore ! On a travaillé ensemble dans un respect total de son intimité, photographier une personne nue est un exercice délicat. On n’est pas la pour draguer, chaque chose en son temps. Je ne lui ai pas fait la cour, je le jure, et pourtant…
Non, quand je prenais sa main, pour trouver la bonne position par rapport à la lumière et à l’appareil, c’était avec deux doigts : pas une caresse, une indication neutre et technique. Ce qui n’empêche évidemment pas que la relation doive être bonne, et confiante et le cas échéant pleine de charme…ou de violence ou d’autre chose selon le résultat recherché.
 
Les séances furent très drôles car photographe elle était, et mêlait volontiers à son rôle de modèle nu celui d’assistante technique (toute aussi nue !) me faisant remarquer à bon escient que … mon objectif était obturé par son bouchon ! Elle fait partie de cette exposition mais, ne la cherchez pas car, masquée, elle a choisi un nom d’emprunt…
 
Elle me proposa de poser moi aussi nu pour elle, mais j’étais encore avocat en exercice et, si j’étais obligé d’accepter par principe ou bravade, je lui ai demandé de différer la séance : mon Bâtonnier et son digne Conseil de l’Ordre n’eussent-ils pas été fondés à juger qu’un avocat nu comme un vers déconsidère la noble profession et offense sa dignité ?
Me revint en mémoire l’histoire de cet avocat, strasbourgeois je crois, radié de son Ordre pour avoir montré son cul à un appareil photo. Et celle de cette consoeur rabrouée, dans le sud ouest de la France, pour avoir fait de la musique dans la rue, et quêter. La dignité Madame… Et l’hypocrisie, confrères ?
 
 
 
Justice et Nus
 
 
 
Pourquoi diable la nudité choque-t-elle ?
Le nourrisson voit le jour en tenue d’Eve ou d’Adam, et si l’on nous enferme habillé dans un cercueil sarcophage vers le caveau de nos familles, ce n’est là que convention mondaine.
Nu je nais, nu je meurs.
Nu je suis face à Dieu.
Quand je suis habillé face aux juges, les voilà qui vont mettre mes intentions à poil, et mes actes, mes pensées. Ils vont essayer, c’est leur boulot. L’avocat c’est pareil, mais c’est dans mon intérêt me dit-il. Voir. Combien d’avocats réputés donnent le sentiment de plaider davantage pour eux, et pour leurs narcissismes, que pour le client-alibi de leur incomparable talent ! Jacques VERGES plaidant pour Klaus BARBIE ne montre-t-il pas son verbe –indiscutable et fort- plus qu’il ne défend vraiment un condamné d’avance ?[1]           
 
Quelle est cette roublardise? La feuille de vigne qui cache l’organe sexuel est-elle consubstantielle au sens de notre histoire commune ?
Etre bien habillé, est-ce respecter les autres ? Pourquoi l’art, de tous temps, utilise-t-il le nu pour dévoiler les hommes, et les femmes, et leur temps ?
Arrivé volontairement, et un peu en avance -je veux avoir le temps d’écrire et de chanter, j’en ai ma claque du stress- au terme d’un fort investissement personnel dans cette activité, ai-je autre chose à transmettre que de belles photos sur du papier glacé ?    
 
Alors me vint l’idée, au bout de ce cheminement, de confronter avec mon matériel de photographie ce qui avait fait beaucoup de ma petite vie : et la beauté des femmes et celle d’un regard bref, et la robe de fonction, noire d’un jais judiciaire, et la seule nudité pour revenir aux sources.
Confronter le noir, le blanc et la couleur, l’argentique et le numérique, la toge du plaideur à la nudité de son client, le diable et le bon dieu, l’endroit et l’envers, la lumière et les ombres, le réel et l’imaginaire, l’homme et la femme, l’homme et l’homme, la femme et la femme, le conscient et l’inconscient.
 
Et pourquoi pas, m’objectera-t-on, la pensée et la langue, le cru et le cuit, les gendarmes et les voleurs, la langue du droit et celle de la poésie, trucmuche et son contraire, bidulette et son double ?
 
Oui, en effet, pourquoi pas ? Dans la pesée contradictoire et simili juridictionnelle de cette série d’oppositions, ce ne serait pas l’institution qui, pour une fois, trancherait, mais chacun, dans son for intérieur, à l’issue d’undébat où l’émotion du corps et du regard viendrait se heurter à la nécessaire rigidité des textes.
 
"Dans la poésie, dans la peinture, dans tous les arts qui parlent à l’imagination, et dont le but est d’instruire et de plaire, c’est toujours sous le voile de l’allégorie que la morale présente aux hommes des vérités consolantes, des préceptes utiles, et l’histoire emprunte souvent le même langage."[2]
 
 


[1] P.A. GOURION, Le Système VERBIE, in Les Dossiers du MRAP, Le Nazisme, Paris, 1987
[2] GRAVELOT et COCHIN, Iconologie, Paris, 1797.
Repost 0
Published by PIERRE ALAIN GOURION - dans Livre La Justice et son Double
commenter cet article