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  • : Ce site / blog artistique et ludique a pour vocation de présenter mes productions, et celles d'auteurs invités : livres, poèmes, chansons, nouvelles, expositions, billets d'humeur sur la vie culturelle, politique, sociale et juridique, émissions de radion, compositions musicales électro-acoustiques.
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21 avril 2008 1 21 /04 /avril /2008 04:24


Germaine Tillion,
ethnologue et résistante
.

photo F. Bradol

  Madame Germaine TILLION est morte, samedi 19 avril 2008, à 101 ans. Aimé Césaire, Germaine Tillion, quelques grands nous quittent ces temps-ci, sans doute pour mieux revenir à nos mémoires.

  Ethnologue en Algérie dans les années 30, spécialiste des Berbères chaouias de l'Aurès algérien, Germaine Tillon voit "sa vie basculer" , le 17 juin 1940, en entendant le discours du maréchal Pétain "capitulant devant Hitler". "J'ai vomi - ce n'est pas une image - dans les dix minutes qui ont suivi". "A l'époque, confirme-t-elle, je n'étais pas communiste. Ni anticommuniste. J'étais antihitlérienne, d'emblée."

  Elle entre en Résistance et fonde le réseau du Musée de l'homme. Dénoncée par un prêtre, l'abbé Alesch, en 1942, elle est incarcérée puis envoyée, avec sa mère, en déportation. De son séjour dans les camps nazis, elle a rapporté un ouvrage magistral, Ravensbrück (édité en 1946, réédité en 1973 et en 1988), mais aussi une opérette, Le Verfügbar aux Enfers, présenté en 2007 au Théâtre du Châtelet.

SAVANTE ET MILITANTE À LA FOIS


  Après la guerre, Germaine Tillion restera cette femme engagée. Celle qui se décrira comme une "vieille gaulliste" ( Le Monde du 6 juin 1992) n'en travaillera pas moins avec le trostkiste David Rousset, contribuant à la création, en 1951, de la Commission internationale contre le régime concentrationnaire, qui dénonce l'existence des goulags en URSS.

  Dans un ouvrages consacré à Germaine Tillion, publié aux éditions du Seuil (Le Siècle de Germaine Tillion), Tzvetan Todorov, disait d'elle qu'elle était "savante et militante à la fois". Cela s'est illustré, quand, après-guerre, de retour en Algérie, l'ethnologue a également joué le rôle d'intermédiaire entre le régime gaulliste et les combattants FLN, sauvant des vies quand elle l'a pu, et dénonçant les tortures et les "singes sanglants" de l'OAS.

  Germaine Tillion était l'une des Françaises les plus décorées et partageait avec cinq autres femmes le privilège d'être Grand Croix de la Légion d'honneur. Elle n'était pas une fanatique des décorations, mais elle était française, tout simplement. Une grande Dame. Voyez sur cet excellent site algérien, OKBOB ( http://www.okbob.net/), ce film de 45 mn tiré de ses photographies en noir et blanc qu'elle fit des Chaouis des Aurès.(1)

  Ben.




1907-1934 : enfance et formation

            Née le 30 mai 1907 à Allègre (Haute-Loire), Germaine Tillion grandit dans un milieu aimant et épris de culture. Son père est juge de paix. Il s'adonne à la photographie et à la musique en amateur accompli ; il rédige les « Guides bleus » en collaboration avec son épouse, Emilie Cussac. La musique et les livres sont  l'univers familier de la petite fille qui montre une inlassable curiosité.
 
            Elle commence sa scolarité à Allègre, puis en internat à Clermont-Ferrand et rejoint ses parents en région parisienne, à Saint-Maur, en 1922. Son père meurt alors qu'elle n'a pas 18 ans. Sa mère poursuit seule l'édition des "Guides bleus".  Germaine Tillion participera elle aussi à ce travail, tout en entreprenant, à partir de 1925-1926, des études supérieures qui la conduisent de l'Ecole du Louvre à la Sorbonne, de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes au Collège de France, puis à l'Institut d'Ethnologie créé en 1925 et dont elle sort diplômée en 1932 ; elle y suit les cours de Marcel Mauss qui deviendra son directeur de thèse. Plus tard, elle fréquentera aussi l'Ecole des Langues Orientales. Elle s'intéresse aux différentes sciences qui peuvent l'aider à comprendre l'humain : l'histoire de l'art et des religions, la préhistoire, le folklore celtique, l'archéologie, puis l'ethnologie. Elle commence à mettre en pratique, dans son environnement, les méthodes apprises :
 
« ..J'avais interviewé quelques indigènes du Cantal, de la Bretagne et de l'Île-de-France...» (Il était une fois l'ethnographie, p.17) ;
 
            Mais elle mène en même temps la vie d'une jeune fille ouverte au monde et entreprenante. Ses amis et ceux de sa soeur Françoise aiment se réunir dans la maison de Saint-Maur, autour d'Emilie Tillion, parfois pour des thés dansants. Elle sort, va au spectacle, fréquente les expositions. Elle nage, pratique le canoë (elle descend les gorges de l'Ardèche seule avec sa sœur et une amie), fait du camping, expériences qui lui serviront dans ses missions ultérieures. Elle se félicitera alors d'être capable d'allumer un feu de bois ! Elle voyage à l'étranger, notamment en Allemagne.
 
            En 1934, sur la recommandation de Marcel Mauss, Germaine Tillion est recrutée par l'Institut International des Langues et des Civilisations Africaines basé à Londres pour une mission de recherches ethnographiques dans les Aurès, région montagneuse à l'est de l'Algérie, où vivent des tribus berbères semi-nomades, les Chaouïa, qui s'appellent eux-mêmes  Aurassis du nom des montagnes où ils vivent.
 
            Le représentant en France de cet institut, Henri Labouret, ancien gouverneur des colonies définit les objectifs de l'enquête, à la fois sociologique et ethnologique : mieux connaître les usages, croyances, lois et techniques des habitants de l'Aurès, et collecter des objets systématiquement recueillis  avec photographies, croquis et films.
            Ce sont deux femmes, supposées être plus facilement admises en milieu musulman, qui sont choisies pour cette mission : Thérèse Rivière, responsable du "Département Afrique blanche et Levant" du MET (le Musée Ethnographique du Trocadéro dont son frère, Georges-Henri Rivière, est le sous-directeur),  aura à s'occuper de la collecte des objets et de  l'enquête ethnographique ; Germaine Tillion, de la partie dite sociologique.  Elle est déçue par la destination : elle visait plus loin, plus dépaysant qu'un département français, ce que l'Aurès était à cette époque.... !
 
« Une partie, même vaste et sans route,  d'un département français, cela me semblait petit et proche et pas  à la mesure de mon immense curiosité du monde... Il convenait toutefois aux débutants et, plus encore aux débutantes, de borner leurs ambitions ...» (Il était une fois l'ethnographie, p.14)
 
Son étude sur une tribu aurésienne durera jusqu'en 1940 et la passionnera.
 
.
1934-1940 : ethnologue dans les Aurès

            Chargées de recherches, Germaine Tillion et Thérèse Rivière débarquent à Alger en décembre 1934 avec un matériel encombrant et un programme de travail très ambitieux. Très vite après leur arrivée dans l'Aurès, au pays  des Chaouïa, elles s'établissent chacune de leur côté pour mener des recherches indépendantes, quitte à travailler ensemble en des occasions particulières. Thérèse Rivière, muséographe déjà expérimentée, sillonne le secteur pour collecter et répertorier objets et techniques. Germaine Tillion prend le parti de s'installer chez les Ah-Abderrahmane de Kebach, dans le douar de Tadjemout, « le plus petit, le plus pauvre et le moins accessible de l'Aurès,  donc le plus éloigné des représentants de l'ordre », à 14 heures de cheval d'Arris, le centre administratif le plus proche. Pour elle, en effet,
 
 «On  entrait en ethnographie, comme on entre en religion, avec de grands principes, du recueillement, et le goût des macérations.»
(Il était une fois l'ethnographie, p.19)
 
            Pendant ses missions successives, de 1934 à 1937, puis de 1939 à 1940, elle suit cette tribu Chaouïa semi-nomade dans ses déplacements saisonniers :
 
« Les gens de cette région étaient à la fois éleveurs et cultivateurs, car ni l'élevage ni la culture ne pouvaient les nourrir. Ils étaient donc semi-nomades : l'hiver ils vivaient au Sahara, l'été tout en haut des cimes, et en mi-saison dans les gourbis qui avoisinaient la guelaâ - forteresse où ils stockaient leurs récolte.» (Il était une fois l'ethnographie, p.111)
 
          Elle suit le pèlerinage qui, chaque été, chemine sur 200 kilomètres jusqu'à la montagne du Djebel Bous et, en compagnie de Thérèse Rivière, assiste aux cérémonies de mariage et de circoncision. Elle s'attache à reconstituer la généalogie de chacune des familles,
 « sur environ deux siècles en y joignant tous les événements retenus par les mémoires.» (Il était une fois l'ethnographie, p.19)
            Elle apprend à connaître les habitants et leur territoire, étudie les relations entre les sexes, les lignées, la vie économique et les aspects matériels, le statut de la femme Chaouia et la transmission du patrimoine.
 
 «  Au passage, les Imouqqranen (« Grands Vieux ») venaient me saluer, boire une tasse de café avec moi, et ensuite, en leur compagnie, je reconstituais des généalogies, j'évaluais - selon les pluies - la survie probable des chèvres et les rendements des semis d'orge ou de blé dur, j'assistais aux répartitions des corvées, à l'épluchage des affaires d'honneur, j'apprenais avec qui telle fille devait se marier et qui elle épousait finalement, pourquoi telle famille s'était brouillée avec telle autre, avec quels compagnons chaque membre de la population active allait s'associer pour labourer sa part de terres collectives, comment ensuite il répartirait sa récolte, avec qui finalement il devrait la manger. J'apprenais surtout à écouter ce que chacun me disait, à ne pas savoir d'avance ce qu'il allait me répondre, et à garder secret ce qui devait l'être.» (Il était une fois l'ethnographie, p.10)

« Si vous êtes capable de vous procurer de l'orge en mars (période de disette), de louer un mulet en mai (période de la moisson), de renvoyer un domestique sans vous brouiller avec sa famille, de ne jamais vous mettre en colère, d'obtenir cependant une partie de ce que vous demandez, alors, vous pouvez commencer à faire de l'ethnographie. Encore faut-il que ces exploits vous en laissent le temps.» (Il était une fois l'ethnographie, p.110)
 
            Du printemps 1937 à l'été 1939, entre ses deux longs séjours dans l'Aurès, elle fréquente à nouveau les cours de Marcel Mauss et de Jean  Marx, ceux d'Emile Destaing aux Langues Orientales, et découvre ceux de Louis Massignon qui deviendra son deuxième directeur de thèse et un ami proche pour la vie. Elle obtient, en 1939, le diplôme des Hautes-Etudes avec un mémoire sur « La morphologie d'une république berbère : les Ah-Abderrrahman transhumants de l'Aurès méridional ». L'étude exhaustive des institutions de cette tribu et de chacune des familles qui la composent est le sujet de la thèse principale qu'elle projette de présenter en Sorbonne, la thèse complémentaire traitant de l'ensemble des tribus du pays Chaouïa.

            Mais les 700 pages déjà rédigées de sa thèse et ses documents de travail disparaîtront en 1945 au camp de Ravensbrück.  Et c'est seulement en l'an 2000 que paraîtra « Il était une fois l'ethnographie »  livre qui retranscrit, à partir de ses souvenirs et des bribes de documents sauvegardés, son expérience d'ethnologue dans les Aurès, enrichie de soixante années de réflexion.
 
            Le 28 mai 1943, alors que Germaine Tillion est détenue à Fresnes, les objets qu'elle-même et Thérèse Rivière avaient rapportés de leurs missions sont présentés au Musée de l'Homme, et le resteront jusqu'en mai 1946, dans une exposition « Les collections de l'Aurès » ouverte à l'initiative de leur collègue Jacques Faublée .

1940-1954 : résistance et déportation

            Au retour d'une de  ses missions en Algérie, Germaine Tillion assiste en juin  1940  à la débâcle des armées françaises et entend à la radio la demande d'armistice formulée par le maréchal Pétain.
«Ce fut pour moi un choc si violent que j'ai dû sortir de la pièce pour vomir...» (La traversée du mal, p.43)

            Au cours de plusieurs séjours en Allemagne, dont l'un de cinq mois à l'université de Königsberg, en 1932-1933, puis, en 1937, une brève incursion en Bavière, elle avait pu voir de ses yeux la menace extrême que représentaient la doctrine et les méthodes nazies. Elle refuse immédiatement la politique de collaboration et cherche autour d'elle ceux qui sont prêts à « faire quelque chose », selon l'expression de l'époque. Elle découvre un colonel en retraite de 73 ans, Paul Hauet qui, sous couvert d'une association d'aide aux soldats coloniaux auxquels l'association envoie effectivement des colis, organise l'évasion des prisonniers et accumule des renseignements sur l'armée allemande, mouvements des troupes et lieux d'internement.... Germaine  se joint à ces activités, établit un fichier des prisonniers d'outre-mer qui transitent souvent par sa maison de Saint-Maur lors de leur évasion.  Ils en repartent lestés de tracts rédigés par elle, les éclairant sur la trahison de Vichy.
 
            Dès l'été 1940, elle sert ainsi «de pivot à une organisation combattante où se croisaient vieux militaires indomptables et jeunes savants progressistes, unis pour lancer un défi apparemment déraisonnable à cet ordre nazi qui se proclamait établi pour mille ans.» (Le témoignage est un combat, p. 9)
 
                 Véritable « tête chercheuse » de cette première Résistance, bien introduite dans des milieux variés, Germaine Tillion noue des liens avec de multiples groupes et notamment avec celui qu'ont constitué au Musée de l'Homme Boris Vildé, Yvonne Oddon et Anatole Lewitsky.  Après les coups de filet qui déciment les pionniers du Palais de Chaillot au printemps 1941, Germaine poursuit ses activités. Elargissant ses connexions à de nouvelles organisations, les mouvements Valmy et ceux de la Résistance de son ami Jacques Lecompte-Boinet, le réseau anglais Gloria SMH, le groupe France-Liberté implanté dans les pays de Loire notamment, elle joue un rôle essentiel d' « interface » et  d' « échangeur », mettant en relation les uns avec les autres et cherchant toujours à venir en aide à ceux qui sont en danger.»
(Julien Blanc, article « Germaine Tillion »in Dictionnaire de la Résistance, R. Laffont 2006, p.531-532)

            Dix de ses camarades sont condamnés  à mort ; sept sont fusillés le 23 février 1942.  Quelques mois plus tard, c'est en organisant, avec le réseau Gloria SMH, l'évasion de Pierre de Vomécourt que GT est arrêtée, livrée par un vicaire de La Varenne, l'abbé Robert Alesch, agent de l'Abwehr. Incarcérée le 13 août 1942 à la prison de la Santé à Paris, elle sera transférée à Fresnes en octobre, ignorant que sa mère a été arrêtée elle aussi. Accusée de cinq chefs d'inculpation punis de mort, Germaine ne sera finalement pas jugée mais déportée en Allemagne sous le régime N.N.(Nacht und Nebel), c'est-à-dire, condamnée à disparaître sans laisser de traces.
 
            Elle arrive au camp de femmes de  Ravensbrück, à 80 km au nord de Berlin, le 31 octobre 1943. Elle perçoit immédiatement le caractère mortifère du camp. Forte de son expérience ethnographique et avec l'aide de camarades étrangères plus anciennes dans le camp, des Tchèques notamment, elle décrypte le système criminel concentrationnaire et ses soubassements économiques, et en relève tous les éléments qui pourront informer le monde extérieur, si elle, ou l'une ou l'autre de ses camarades survit. Elle le décrit à ses « soeurs de résistance » considérant que la compréhension lucide des événements aide à mieux se défendre et libère de l'angoisse. Elle décortique aussi le système économique qui sous-tend l'organisation du camp et  la raison des exterminations systématiques de détenus.
 
            Une étroite solidarité entre détenus est la première condition de la survie :
 
 « Si j'ai survécu » écrira-t-elle plus tard, « je le dois à coup sûr au hasard, ensuite à la colère, à la volonté de dévoiler ces crimes et, enfin, à la coalition de l'amitié.» (Ravensbrück, 1988, p.33)
(...) Le groupe donnait à chacun une infime protection (manger son pain sans qu'on vous l'arrache, retrouver la nuit le même coin de grabat), mais il donnait aussi une sollicitude amicale indispensable à la survie. Sans elle, il ne restait que le désespoir, c'est-à-dire la mort.»

            En février 1944, la mère de Germaine, Emilie Tillion arrive à Ravensbrück à son tour.  Les personnes les plus âgées sont les plus menacées. Au début de 1945, celles-ci sont  soumises à des « sélections » qui les conduisent dans une petite baraque aménagée pour les mises à mort par gaz toxique. C'est le 2 mars que sa mère disparaît malgré une tentative de protection de ses camarades, alors que  Germaine Tillion est  gravement malade à l'infirmerie
 
            Le 23 avril 1945 un des convois libérateurs de la Croix-Rouge suédoise du Comte Bernadotte parvient à Ravensbrück  et emmène plusieurs centaines de Françaises en Suède, parmi lesquelles Germaine Tillion qui est parvenue à passer à la dernière fouille, avec l'aide de ses camarades, la documentation qu'elle avait rassemblée et cachée, une pellicule de photos montrant les jambes mutilées de jeune polonaises victimes d'expériences pseudo médicales et, enfin, le manuscrit d'une opérette quelle avait composée sur la vie au camp, le «Verfügbar aux Enfers » qui décrit, avec un humour féroce la condition de détenue « disponible » et « corvéable à merci ».

            Elle commence en Suède une enquête systématique sur l'histoire de chaque détenue libérée, enquête qui  servira de base aux recherches qu'elle poursuivra, de retour à Paris, dans le cadre du CNRS, sur les femmes déportées de France.  Elle parviendra à retracer l'histoire de  près de la moitié des 8.000 femmes emmenées hors de France. Les tableaux élaborés à partir de ses fiches  servent de base au ministère des Anciens combattants pour établir les premières pensions. Elle est aussi « liquidatrice nationale », chargée  de constituer et avaliser les dossiers administratifs de tous ses camarades de résistance qui seront reconnus comme appartenant au groupe auquel elle donnera le nom de « Réseau du Musée de l'Homme-Hauet-Vildé ».

            Quelques jours après son retour à Paris, elle assiste, en juillet et août 1945, au procès du maréchal Pétain, puis se fait un devoir d'assister aux procès de Hambourg (1946-47) et de Rastatt (1950) où sont jugés les chefs SS de Ravensbrück.  Ils plaident tous non coupables, sauf un.

            Elle est membre du Conseil d'administration de l'ADIR (Association des Déportées et Internées de la Résistance) et elle écrit régulièrement dans son bulletin Voix et Visages. C'est par l'ADIR qu'elle est déléguée en 1949 à la Commission Internationale Contre le Régime Concentrationnaire, CICRC, lancée par David Rousset pour enquêter sur l'existence présumée de camps de concentration dans un certain nombre de pays, dont l'URSS.
 
1954-1962 : dans l'Algérie en guerre

 
            Entièrement absorbée par ses recherches sur la Résistance et la déportation, recherches qu'elle poursuit jusqu'aux USA en quête des archives allemandes saisies à la Libération, elle a quitté la section de sociologie africaine du CNRS pour passer en histoire moderne. « J'avais dit adieu à l'Algérie.» (La traversée du mal, p.88).

            En 1950, son maître et ami, Louis Massignon lui écrit « Avez-vous abandonné l'Afrique ?» (L'Afrique bascule vers l'avenir, p.13)

            Quatre ans plus tard, il la persuade de retourner en Algérie en décembre 1954, accomplir une mission officielle pour enquêter sur le sort des populations civiles dans les Aurès, là où elle avait mené ses recherches avant guerre, et où se déroulent les premiers affrontements de ce qui va devenir la guerre d'Algérie.

 « ... Je considérais les obligations de ma profession d'ethnologue comme comparable à celle des avocats, avec la différence qu'elle me contraignait à défendre une population au lieu d'une personne.  Il ne m'est donc  pas venu à l'esprit que je  pouvais refuser la proposition qui m'était faite et, pétrie de civisme, je refis ma valise.» (L'Afrique bascule vers l'avenir, p.18-19)

            Elle renoue avec ceux dont elle avait partagé la vie vingt ans plus tôt.  Elle est atterrée par la dégradation de leurs conditions de vie,  qu'elle qualifie de «clochardisation » :
 « La clochardisation, c'est le passage sans armure de la condition paysanne (c'est à dire naturelle) à la condition citadine (c'est-à-dire  moderne).  J'appelle « armure » une instruction primaire ouvrant sur un métier.  En 1955, en Algérie, j'ai rêvé de donner une armure à tous les enfants, filles et garçons.» (La traversée du mal, p.97)

            L'accroissement démographique du fait de la médecine occidentale, la raréfaction des parcelles, l'irruption de l'économie monétaire et l'exode rural qui a détruit les structures sociales sont autant de facteurs à l'origine de cet appauvrissement. Germaine Tillion explique que le passage d'une société archaïque et rurale à une urbanisation moderne a été trop brutal et que seule l'instruction pourrait y remédier.
 
            Deux ans plus tard, elle formalisera ses analyses dans une brochure publiée d'abord pour expliquer la crise algérienne à  ses camarades de déportation : L'Algérie en 1957, « petit » livre qui aura un  impact beaucoup plus large. Son approche économique du problème algérien aura ses admirateurs (Albert Camus notamment), mais aussi ses détracteurs (Jean Amrouche). Le second ouvrage sur l'Algérie qu'elle publie en 1960 Les ennemis complémentaires  suscitera, lui aussi, admiration et  polémiques.
 
            Mais avant de  publier, elle tente d'abord de remédier aux situations dont elle a constaté la gravité. Au terme des deux mois de mission, elle accepte, en février 1955 de rester en Algérie au Cabinet du nouveau Gouverneur général, Jacques Soustelle, comme elle ethnologue et résistant de la première heure, pour concevoir et mettre en œuvre des réformes. Elle se consacre à monter en neuf mois un projet socio-éducatif à l'intention des plus démunis : ruraux appauvris et  habitants des bidonvilles.  Les Centres sociaux doivent offrir aux jeunes et aux adultes, femmes et hommes, des services concrets (dispensaire, secrétariat social, coopérative...) articulés à des actions éducatives (alphabétisation, formation professionnelle, sanitaire,...).
 « Pour moi, les Centres sociaux en Algérie devaient être un escalier bien large pour que toutes les générations puissent y monter ensemble.....De toutes les choses que j'ai faites dans ma vie, ce qui me tient le plus à coeur, c'est d'avoir créé les Centres sociaux en Algérie. » (message pour l'inauguration de la Maison de quartier Germaine Tillion, à Valvert, au Puy-en-Velay, le 4 octobre 2003).

            Même après son départ d'Algérie, en avril 1956, elle continuera de s'intéresser au développement du service qu'elle avait créé et au sort du personnel qui poursuit son œuvre dans des conditions périlleuses, marquées par des arrestations, des expulsions et des assassinats, dont le plus connu est celui de six inspecteurs assassinés par des tueurs de l'OAS, lors d'une réunion de service, le 15 mars 1962.
 
            L'année 1957 marque un tournant décisif à la fois dans la situation en Algérie (l'armée est investie des pouvoirs de police à partir de « la Bataille d'Alger » ) et dans l'implication de Germaine Tillion.  En juin, elle accompagne les enquêteurs missionnés par la CICRC (Commission Internationale Contre le Régime Concentrationnaire) dans les prisons et les camps en Algérie ; elle y recueille de nombreux témoignages de tortures et d'exactions, souvent de la bouche de personnes qu'elle connaît et estime. Elle est mise en contact, à l'initiative de ce dernier, avec le chef FLN de la zone autonome d'Alger, Yacef Saadi, responsable des attentats qui ont endeuillé la ville. Un dialogue dramatique, humain mais sans concessions (en lire le récit dans Les ennemis complémentaires, Tirésias, 2005, p.60-73 ) aboutit  à l'engagement inopiné de Yacef Saadi de ne plus s'attaquer aux populations civiles, la contrepartie  française devant être de surseoir aux exécutions capitales des condamnés à mort.

« Le terrorisme est la justification des tortures aux yeux d'une certaine opinion. Aux yeux d'une autre opinion, les tortures et les exécutions sont la justification du terrorisme.» (Les Ennemis complémentaires, 1960, p. 47)

            Germaine Tillion  saisit  cette petite chance de diminuer les souffrances des deux côtés et d'amorcer une négociation de paix.
«J'aime  mieux voir réparer les crimes plutôt que les faire expier. » (A la recherche du vrai et du juste, p.288)
 
            Elle consacre désormais toute son énergie à informer les responsables français de la société civile et de la vie politique, parmi lesquels le Général de Gaulle, avant et après son retour « aux affaires ». Elle multiplie les démarches pour sauver des personnes, obtenir la grâce ou le sursis des condamnés à mort  et  tenter d'arracher  à l'arbitraire et à la torture ceux qui en sont menacés.

             «La guerre et son cortège de prisons et de camps, ses pratiques quotidiennes de la torture, ses exécutions capitales, ses victimes civiles tombées sous les bombes placées dans des lieux publics, [sont], pour la rescapée de Ravensbrück, une réalité insupportable, inacceptable.....Chaque instant de sa vie, toute son âme et toute sa personne sont consacrés à l'Algérie : pour tenter de préserver des vies, pour dénoncer les atteintes à la dignité humaine et l'usage de la torture, pour atténuer les horreurs de la guerre et ainsi construire un avenir meilleur. Pour cela, elle est occupée à  écrire un livre ou un article, à préparer une conférence ou encore à plaider et à convaincre au téléphone. Lorsqu'elle reçoit un visiteur, on est à chaque fois impressionné par sa capacité d'écoute bienveillante et par sa force de conviction. Inlassable, elle informe, elle éclaire, elle explique.» (Torkia Dahmoune-Ould Daddah : « Du temps où j'habitais chez Germaine Tillion », in  Le siècle de Germaine Tillion  (à paraître).
 
            Quand Yacef Saâdi est arrêté par les militaires quelques semaines après leur rencontre, elle obtient difficilement, au prix d' interventions obstinées,  qu'il soit remis à la Justice et, un an plus tard, elle témoigne à décharge à son procès. Elle poursuivra ainsi inlassablement ses interventions jusqu'à la fin de la guerre et au-delà , pour sauver des personnes de quelque côté qu'elles se situent, intervenant aussi bien pour certains militaires putchistes, que pour les internés du réseau Jeanson,  les harkis ou des objecteurs de conscience .
 
« ...Je n'ai pas « choisi » les gens à sauver : j'ai sauvé délibérément tous ceux que j'ai pu, Algériens et Français de toutes opinions.  Je n'ai ni cherché ni (certes) désiré les périls représentés par l'entreprise qui me fut proposée en juillet 1957: exactement, c'est l'entreprise qui est  venue me tirer par la main.

J'aime le peuple algérien

        « Il se trouve» que j'ai connu le peuple algérien et que je l'aime ;  «il se trouve » que ses souffrances, je les ai vues, avec mes propres yeux, et «il se trouve » qu'elles correspondaient en moi à des blessures ; «il se trouve», enfin, que mon attachement à notre pays a été, lui aussi, renforcé par des années de passion. C'est parce que toutes ces cordes tiraient en même temps, et qu'aucune n'a cassé, que je n'ai ni rompu avec la justice pour l'amour de la France, ni rompu avec la France pour l'amour de la justice.» (lettre ouverte à Simone de Beauvoir, 1964- A la recherche du vrai et du juste, p.259)

            Ses prises de position - qui s'expriment également dans de nombreux articles et dans ses livres - lui vaudront l'admiration et la reconnaissance de beaucoup.  Elles provoqueront aussi des débats passionnés (avec P. Nora notamment) et des attaques virulentes (telle celle du général Massu en 1971).
 
             Appelée en 1959 au Cabinet du ministre de l'Education nationale du premier gouvernement de la Vème République, André Boulloche, elle développe un système de bourses, en France et à l'étranger, pour les étudiants algériens et donne un important essor à l'enseignement dans les prisons.

            Tout en commençant son enseignement à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes où elle a été nommée directeur d'études en 1958, et en renouant avec le travail de terrain  avec  de nouvelles  missions scientifiques au Maghreb et dans une dizaine de pays du  Moyen et Extrême-Orient.
 
Après 1962 : nouvelles recherches, nouveaux combats

            A la fin de la guerre d'Algérie, même si elle continue de rester attentive au sort de ce pays et chaleureusement liée à ceux qu'elle y a connus, même si l'Algérie, présente et passée est le thème de plusieurs de ses articles (lettres ouvertes à Simone de Beauvoir, au général Massu...) et des livres qu'elle prépare, Germaine Tillion va consacrer les premières quinze années de cette période - de ses 55 ans à 70 ans - à l'enseignement  qu'elle dispense depuis l'année universitaire 1957-58  jusqu'en 1980  et aux recherches de terrain qui alimentent son enseignement et ses livres. Chaque année en effet, jusqu'en 1974,  accompagnée de quelques étudiants auxquels elle permet ainsi de faire leur première expérience de terrain, elle accomplit de longues missions scientifiques au sud de la Méditerranée, le plus souvent au Sahara, en pays touareg ou maure.
 
            A l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, VIème section (qui deviendra en 1972  l'École des Hautes Etudes en Sciences Sociales), sa direction d'études, d'abord intitulée « Ethnographie du Maghreb », puis « Ethnologie  arabo-berbère », attire un public concerné à un titre ou à un autre par le Maghreb dont plus de la moitié des étudiants sont originaires. « Sans complexe aucun, elle traite d'égal à égal avec ses étudiants comme avec les plus hauts personnages de l'Etat : de chacun elle sent et extrait le meilleur, et c'est merveille de l'observer recevoir des étudiants- chercheurs en quête de leur vocation ».(Denise Vernay, Esprit, février 2000, p.159). L'exposé de leurs recherches, entreprises en vue d'un mémoire, ou d'une thèse de troisième cycle, enrichit les cours qui, d'une année sur l'autre abordent des thèmes récurrents : les systèmes de parenté  confrontant le vécu avec la représentation que s'en font les autochtones et celles des théories anthropologiques -l'accent étant mis, au fur et à mesure de l'avancement des enquêtes de terrain, sur les oppositions existant dans une même aire culturelle entre le nord et le sud du Sahara, par exemple sur le statut et la condition des femmes-, la vie matérielle sous ses aspects les plus concrets depuis les contrats de travail, les systèmes paysans de mesure, la  production et la gestion des ressources alimentaires, les castes et l'esclavage, les crimes d'honneur... et la vie imaginaire, notamment celle qui s'exprime à travers les contes.
 
            Ce dernier thème la conduit à créer, en 1963, une équipe de recherche (coopérative sur programme), la RCP 43 qui deviendra, en 1972, l'Equipe de recherche associée 357 relevant du CNRS et dans laquelle des chercheurs confirmés, ethnologues et linguistes, se retrouvent autour de Germaine Tillion pour étudier la littérature orale arabo-berbère. Le bulletin du LOAB consignera les travaux de cette équipe.  La publication en sera poursuivie par Camille Lacoste Dujardin qui, en 1977, succède à Germaine Tillion comme directeur de recherches.
 
            Mais son travail universitaire ne  retranche pas Germaine Tillion des problèmes concrets. Elle s'exprime aussi sur l'actualité dans de nombreux articles de presse ou de revues. Elle est invitée en 1992 à Moscou par les survivants du Goulag. Elle assume des responsabilités dans plusieurs organisations et mouvements au service des migrants, des minorités, des exclus en France et dans le monde.  Jusqu'à ces toutes dernières années, en 2000, où elle signera  l'appel lancé pour que soit reconnue et condamnée officiellement la pratique de la torture pendant la guerre d'Algérie.
 
            La Bretagne, à partir de 1966, devient un autre pôle de sa vie.  Elle y séjourne durant ses vacances.  Elle s'y donne la compagnie de chiens qui avaient été à ses côtés depuis sa petite enfance jusqu'à la fracture de la guerre. A partir de sa retraite, elle  passe des périodes de plus en plus longues dans la propriété dont elle a fait un lieu de rencontres pour ses nombreux amis et ses étudiants et qu'elle a aujourd'hui cédée au Conservatoire du Littoral. Elle a arraché à une lande aride un parc jardin qu'elle cultive avec passion et méthode;  profusion d'arbres et de fleurs, de fruits et de légumes, pour le plaisir des yeux et pour l'excellente table qu'elle offre à ses hôtes. C'est aussi le lieu de réflexion où s'élaborent lentement, dans un travail approfondi d'écriture,  les livres dont la publication s'échelonnera sur quarante années.
 
            Le premier sera Le harem et les cousins (1966),  ouvrage de référence sur la condition des femmes dans le bassin méditerranéen, analysée dans la longue durée, loin des clichés habituels. Il a été traduit dans plusieurs langues, dont les dernières en date sont l'arabe, le  turc, le coréen et bientôt l'italien. Suivront à quinze années de distance, en 1973 et en 1988, deux nouvelles éditions, à chaque fois enrichies et remaniées, de Ravensbrück, où elle analyse le monde concentrationnaire nazi.
 
            Puis, entre 2000 et 2005, sortent cinq nouveaux livres :

- un choix de ses articles dans A la recherche du vrai et du juste et A propos rompus avec le siècle,
- Il était une fois l'ethnographie et L'Algérie aurésienne qui l'un et l'autre se référent aux recherches que Tillion a menées soixante cinq ans plus tôt dans les Aurès,
- sur la période de la guerre d'Algérie, une nouvelle édition, enrichie de nombreux documents inédits, de Les ennemis complémentaires,
- enfin, l'opérette revue écrite à grands risques au camp de Ravensbrück et conservée soixante ans dans ses archives, Le Verfügbar aux Enfers.
            Ces publications lui valent l'intérêt du public et des média : nombreux articles de presse, émissions de radio, de télévision, films, conférences, pièces de théâtre, expositions. Elle est le sujet de plusieurs biographies; des universitaires  étudient son oeuvre.
 
            Par l'intermédiaire de l'Association Germaine Tillion, elle  fait don de ses archives à la Bibliothèque Nationale de France tandis que ses études et documents sur la déportation sont déposés  au Musée de la Résistance et de la déportation de Besançon (Fonds Germaine Tillion). Elle est  distinguée par de nombreux prix et les plus hautes décorations.
 
Conception / Résalisation : Soluo




(1) http://www.okbob.net/categorie-635679.html
Les Images oubliées de Germaine TILLON, film de 45 mn.


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20 avril 2008 7 20 /04 /avril /2008 21:37
Aimé Césaire, poète de la négritude

 Voici une nécrologie parue dans le Journal le Monde sous la plume de Francis Marmande. Nécrologie, Négritude (1) . Salut, Monsieur Césaire. (Re)lisez-le, les hommes comme lui nous manquent bien.  Ben.

  Fou de sa langue, de Rimbaud, de Breton, enfant caraïbe de Shakespeare et Brecht, né le 26 juin 1913 à Basse-Pointe (Martinique), député de la Martinique de 1945 à 1993, proche de De Gaulle et de Mitterrand, maire de Fort-de-France de 1945 à 2001, conseiller général à deux reprises (1945-1949 ; 1955-1970), Aimé Césaire, hospitalisé mercredi 8 avril 2008, est mort le 17 avril à Fort-de-France. Il était âgé de 94 ans.



Le 23 mars 1964, face à De Gaulle en visite en Martinique : "On ne pourra pas éluder davantage un problème qui obsède notre jeunesse, le problème de la refonte de nos institutions pour qu'elles soient plus respectueuses de notre particularisme, plus souples et plus démocratiques." Il aura ainsi admonesté tous les présidents de la République d'une voix nette, timbrée, en porte-parole de son peuple et de son devenir. C'est cette parole, politique et poétique, qui impressionne le plus dans un corps sûr et si timide.

Un poète s'écoute à ses titres : Cahier d'un retour au pays natal (1939), Les Armes miraculeuses (1948), Soleil cou coupé (1948), Corps perdu (1949), Ferrements (1960), Noria (1976), Cadastre (1981). Sans compter des essais historiques et des discours violents : Esclavage et colonisation (1958), Discours sur le colonialisme (1962), Toussaint Louverture, La Révolution française et le problème colonial (1962).

Il ne fera plus désormais son tour quotidien de l'île avec chauffeur, "je ne m'en lasse pas, la faune, la flore, le peuple martiniquais, la cabane martiniquaise, les pauvres gens", tout ce qu'il aimait par coeur. Son grand-père fut le premier enseignant nègre, on reviendra sur ce mot, de l'île. Sa grand-mère Eugénie, "Maman Ninie", rare femme lettrée pour l'époque. Le père est contrôleur des contributions, la mère, couturière. Boursier, il est admis au lycée Victor-Schoelcher de Fort-de-France : "J'étais si curieux de connaître la France, de connaître Paris. Nous aimions ce que nous lisions, le journal du matin, le journal du soir, les livres qui venaient de paraître, le latin, le grec : tiens, dans un texte on trouve tel mot, hop je le reconnais en créole." En septembre 1931, il prend le bateau pour la France. En 1931, la France n'a qu'une idée approximative des Nègres.

Césaire entre en hypokhâgne au lycée Louis-le-Grand. Huit jours de bateau. Le premier camarade qu'il rencontre dans les couloirs est un Nègre comme lui. Il s'appelle Léopold Senghor. Ils intégreront ensemble l'Ecole normale supérieure avec Georges Pompidou. Ensemble, sans Pompidou toutefois, ils fréquentent les surréalistes et fondent l'idée de "négritude" : "Mais c'est normal. Il était nègre, moi aussi, nous comparions nos expériences. C'est un Africain, je suis un Martiniquais, nous avions des points de rencontre, mais nous avions aussi des interrogations. (...) On s'enseignait l'un l'autre. La réponse était africaine."

Lors de l'élection présidentielle de 2007, Césaire reçoit Laurent Fabius, soutient la candidature de Ségolène Royal et bondit contre la "loi de la honte", l'amendement voulu par la droite qui prétend marquer les aspects positifs de la colonisation (décembre 2005) : "Cela me ramenait cinquante ans en arrière. Qu'est-ce que ça venait foutre ? Il est clair qu'en aucune manière je ne pouvais approuver ce point scandaleux." Avait-il changé ? Pas d'un poil.

En septembre 1934, avec Léon Gontran Damas, élégant danseur de jazz, ce qu'il n'est certainement pas, lui, si fragile, avec une bande d'étudiants antillo-guyanais, ils fondent le journal L'Etudiant noir. Gigantesque travail de mémoire culturel (le politique suivra) contre l'idéologie coloniale et raciale : "Ce qui m'intéressait, c'était l'identité nègre. Toi le Sénégalais, toi le Guyanais, qu'est-ce que nous avons en commun ? Pas la question de la langue, mais la question nègre. (...) Je n'ai jamais voulu faire du français une doctrine. Il y avait surtout des anglophones et des Américains, avec une littérature nègre, Langston Hughes, Richard Wright, and so on, c'était pour nous, Nègres et francophones, une révélation. Les premiers qui ont posé les bases, pour nous, c'étaient les Nègres américains."

Cri noir de la raison.

Agrégé de lettres, il rentre avec sa compagne, Suzanne Roussi, enseigner au lycée Schoelcher. René Ménil, Georges Gratiant, le couple et d'autres énergumènes fondent la revue Tropiques (1941). Contre le régime de Vichy, les Etats-Unis décident du blocus de la Martinique. André Breton passe par là (Martinique, charmeuse de serpents). Il publie Césaire dans la revue Fontaine, dirigée par Max-Pol Fouchet. Au passage, il consacre Césaire en "Nègre fondamental".

En 1945, Césaire est appelé par les élus communistes de l'île à la mairie de Fort-de-France : "Sans le vouloir. On a fait de moi un porte-parole. Au sortir de la guerre, je suis un jeune homme de gauche, communisant, mais je n'y connais rien. Des copains de classe font une liste assez large pour avoir des chances. Je n'y crois pas une seconde. Je signe pour leur faire plaisir et la liste fait un triomphe !" Voirie, caniveaux, ordures, merde, masures, il fonce : "Quelle prétention ! hein ? Quelle emphase ! - "L'argent, nous le trouverons !" Voilà comment est née ma carrière. Je ne suis pas antifrançais : je suis d'abord martiniquais."

Après l'effondrement économique de la Martinique, Césaire demande pour son pays un statut de département. Vieille revendication, au demeurant, peu entendue des exigences gauchistes d'indépendantisme. Il crée la revue Présence africaine avec Alioune Diop. Sartre préface l'Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache.

Son action pour la ville, le logement social, l'urbanisme, la politique culturelle de l'île (Service municipal d'action culturelle et Centre martiniquais d'action culturelle, à la rivalité très productive) reste aussi soutenue que contestée. Son autoritarisme et son népotisme, très discutés.

L'action politique de Césaire n'a de sens qu'au regard de l'oeuvre. En France, Aimé Césaire reste aussi méconnu que ses Antilles natales. Le Nègre inconsolé, ouvrage de Roger Toumson et Simonne Henry-Valmore (Syros, 1993), peut encore servir d'introduction : "On ne naît pas Noir, on le devient." Et encore plus récemment : "Nègre je suis, Nègre je resterai" (entretiens avec Françoise Vergès, Albin Michel, 2005). Et si le Discours sur le colonialisme, (1950) nous mettait encore aujourd'hui sur la voie : "Pousser d'une telle raideur le grand cri nègre, que les assises du monde en seront ébranlées."

Il est un poète de langue française, son Orphée noir, la parole "belle comme l'oxygène naissant", sur qui Sartre, Leiris et Breton se sont entendus : Aimé Césaire. Césaire, cri noir de la raison. La Martinique, soleil, cocotiers, sable fin, robes madras, anneaux créoles ? Soleil, oui, là-haut, vertical, sans absence - mais aussi "une petite maison qui sent très mauvais dans une rue étroite, une maison minuscule qui abrite en ses entrailles de bois pourri des dizaines de rats et la turbulence de mes frères et soeurs." L'Antillais lui paraît un Africain déporté, pire qu'un Nègre parce que privé de langue, sans religion ni histoire propre, somnolent et soumis dans une île "désespérément obturée à ses bouts". Dans l'ignorance parfaite de la "métropole". La France.

Le virage, c'est sa descente aux enfers personnelle, aux bords de la raison, qui aboutit à l'un des textes de la poésie du siècle face aux Antilles, "cul-de-sac innommable de la faim, de la misère et de l'oppression". Ce cri qu'il est seul à pousser, contre l'imitation, l'expérimental, ou le négrisme. Contre le silence d'être nègre. Ce qu'il dira plus tard de Frantz Fanon (Les Damnés de la terre, 1961) : "Peut-être fallait-il être antillais, c'est-à-dire si dénué, si dépersonnalisé, pour partir avec une telle fougue à la conquête de soi et de la plénitude."

Sa parole éclatée en "une fleur énorme et noire" (Sartre) prend le sens, il le dit, d'une parole pour les idiots et les bêtes. Non qu'elle s'adresse d'abord à eux, mais parce qu'elle parle à leur place, "ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s'affaissent au cachot du désespoir". Entendez-vous le silence qui a accompagné les longues dernières années du lion malicieux des Antilles ? Ce n'est pas faute d'avoir, dans le même temps pour faire écran, répété qu'il n'y avait plus de poète, plus d'intellectuel engagé, plus d'homme qui s'avance... Car il s'en trouvait un, on a fait semblant de l'ignorer, c'est ce qui arrive lorsqu'un silence crie fort, on ne va pas manquer, maintenant qu'il n'y a plus rien à craindre, de "redécouvrir" celui que l'on couvrait d'indifférence, ou de déboulonner la statue qu'il n'eut pas : c'est tout un. Et très compréhensible. De toute façon, Aimé Césaire avait pris les devants : "Accommodez-vous de moi. Je ne m'accommode pas de vous."

Francis Marmande
Article paru dans l'édition du Journal Le Monde,19.04.08.


(1) Ensemble des valeurs de civilisation du monde noir. "La négritude est ouverture à tous les souffles du monde, à tous les apports des autres civilisations" (Léopold Sédar Senghor).

En hommage à Aimé Césaire, et reprenant ici Le
Garde-mots, voici l'un de ses plus beaux poèmes.

Calendrier lagunaire

J’habite une blessure sacrée
j’habite des ancêtres imaginaires
j’habite un vouloir obscur
j’habite un long silence
j’habite une soif irrémédiable
j’habite un voyage de mille ans
j’habite une guerre de trois cent ans
j’habite un culte désaffecté
entre bulbe et caïeu j’habite l’espace inexploité
j’habite du basalte non une coulée
mais de la lave le mascaret
qui remonte la calleuse à toute allure
et brûle toutes les mosquées
je m’accomode de mon mieux de cet avatar
d’une version du paradis absurdement ratée
-c’est bien pire qu’un enfer-
j’habite de temps en temps une de mes plaies
chaque minute je change d’appartement
et toute paix m’effraie

tourbillon de feu
ascidie comme nulle autre pour poussières
de mondes égarés
ayant crachés volcan mes entrailles d’eau vive
je reste avec mes pains de mots et mes minerais secrets

j’habite donc une vaste pensée
mais le plus souvent je préfère me confiner
dans la plus petite de mes idées
ou bien j’habite une formule magique
les seuls premiers mots
tout le reste étant oublié
j’habite l’embâcle
j’habite la débâcle
j’habite le pan d’un grand désastre
j’habite souvent le pis le plus sec
du piton le plus efflanqué-la louve de ces nuages-
j’habite l’auréole des cétacés
j’habite un troupeau de chèvres tirant sur la tétine
de l’arganier le plus désolé
à vrai dire je ne sais plus mon adresse exacte
bathyale ou abyssale
j’habite le trou des poulpes
je me bats avec un poulpe pour un trou de poulpe

frères n’insistez pas
vrac de varech
m’accrochant en cuscute
ou me déployant en porona
c’est tout un
et que le flot roule
et que ventouse le soleil
et que flagelle le vent
ronde bosse de mon néant

la pression atmosphérique ou plutôt l’historique
agrandit démesurément mes maux
même si elle rend somptueux certains de mes mots

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18 février 2008 1 18 /02 /février /2008 15:04
Morts 1 : Alain Robbe-Grillet
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L'écrivain Alain Robbe-Grillet est mortL'écrivain Alain Robbe-Grillet, à la Mostra de Venise, en septembre 2006.

L'écrivain Alain Robbe-Grillet, 85 ans, est mort dans la nuit du dimanche 17 au lundi 18 février à Caen à la suite de problèmes cardiauqes, a-t-on appris, lundi, auprès d'Olivier Corpet, ami d'Alain Robbe-Grillet et directeur de l'Institut "Mémoires de l'édition contemporaine".

Des grands écrivains de la seconde moitié du XXe siècle, il a été sans doute le plus connu à l'étranger et le moins aimé en France. Admiré, certes, controversé, jalousé, respecté aussi pour sa vivacité intellectuelle, mais aimé non, justement parce que son intelligence était narquoise, belliqueuse. Naturellement chef d'école parce qu'il avait des convictions esthétiques fortes, il les défendait en attaquant. Le Nouveau roman, dont il s'institua le chef de file, il l'a conçu comme une manière de faire corps contre la littérature qu'il trouvait périmée, facile et qui plaisait au grand nombre. Sa formation d'ingénieur agronome lui avait donné l'idée qu'en art comme en science, il y a progrès, et que les vérités neuves s'imposent en rendant caduques les anciennes. Il pouvait donc y avoir des erreurs esthétiques, de mauvais raisonnements en art comme il y en a d'inélégants en mathématique. Et puis des révolutions. Le nouveau devait tuer l'ancien, ceci remplacer cela. Robbe-Grillet remplacer… qui, quoi ? Balzac, le roman balzacien, ses adeptes traditionnels, le romancier régnant sur sa création comme Dieu sur l'univers, éternellement, alors qu'en art tout est jeu de formes et de langage, "remise en question permanente", "perpétuelle renaissance".

 

De sa belle voix grave et amusée, il expliquait volontiers, encore récemment dans ses entretiens radiophoniques repris en livre, Préface à la vie d'écrivain (2005), que ses études scientifiques l'avaient cantonné aux lettres anciennes, aux classiques, pour la culture littéraire, et qu'il avait eu, jeune homme, des rapports distants avec les romans de son temps, préférant Hérodote à Henri Troyat, Homère à Georges Duhamel. Lorsqu'il se mit à écrire, sans l'idée d'abord de devenir écrivain, il fut en quelque sorte porté à l'originalité par méconnaissance de ce qui se faisait et ne s'aperçut qu'au rejet de ses premiers romans (Les Gommes, 1953 ; Le Voyeur, 1955) par une partie influente de la critique qu'il avait transgressé des règles. Il allait en faire l'inventaire et la critique afin d'établir les siennes propres (Pour un nouveau roman,1963) qu'il pensait plus valides pour son époque.

 

Né à Brest, le 18 août 1922, petit-fils d'instituteur, fils d'un petit entrepreneur désargenté, Alain Robbe-Grillet fait ses études primaires, secondaires et supérieures à Paris, avec un an de service du travail obligatoire en 1943-1944 à Nuremberg comme tourneur-rectifieur. Diplômé de l'Institut national d'agronomie en 1945, il remplit divers emplois d'ingénieur, à l'INSEE puis à l'Institut des fruits et agrumes coloniaux, au Maroc, en Guinée, à la Guadeloupe. Il se met à écrire Les Gommes sur le paquebot qui le ramène des Antilles, en 1951, pour raisons de santé. Auparavant, il avait écrit, en 1949, le roman Un régicide qui fut refusé par Gallimard. Jérôme Lindon accepte avec enthousiasme Les Gommes pour les Editions de Minuit ; il soutiendra toujours les projets de l'écrivain et l'engage comme lecteur puis comme conseiller littéraire. En 1955, Le Voyeur obtient le prix des Critiques, grâce à Georges Bataille, Jean Paulhan et Maurice Blanchot qui ont été, avec Georges Lambrichs et Roland Barthes, les premiers à le soutenir. Le Voyeur provoque dans Le Monde la fureur d'Emile Henriot qui le voue à la correctionnelle ou à Sainte-Anne (plus tard, Jacqueline Piatier rectifiera le tir du journal, en faveur de Robbe-Grillet, qu'elle admirait plus qu'elle ne le prisait - ils siégeaient ensemble dans le jury du Prix Médicis). La publication, en 1957, de La Jalousie, roman de l'hypertrophie du regard, celui possiblement d'un époux jaloux jusqu'à la démence, scènes photographiques de la vie coloniale, sans action, sans intrigue, laisse perplexes même les lecteurs conquis par les deux précédents qui n'étaient pas faciles non plus : 746 exemplaires vendus la première année, alors que Le Voyeur avait atteint les 10 000. Pourtant, Robbe-Grillet, devenu auteur-star pour études littéraires dans les universités (surtout américaines), déclarait dans un éclat de rire que les droits de La Jalousie, ce roman lent, énigmatique, répétitif, déroutant et peut-être délibérément illisible, expérimental en tout cas et donc très commenté, lui rapportaient à eux seuls l'équivalent du SMIG.

En 1960, il signe le Manifeste des 121 pour le droit à l'insoumission dans la geuerre d'Algérie ; le Nouveau roman y est aussi représenté par Marguerite Duras, Claude Ollier, Nathalie Sarraute, Claude Simon. Cette prise de position ne retiendra pas André Malraux de lui apporter le soutien du ministère de la culture pour la réalisation de son premier film, L'Immortelle (1963), rendu possible par le succès de L'Année dernière à Marienbad (1961) qu'il a écrit et qu'a réalisé Alain Resnais. Plusieurs films suivront, pour un public de plus en plus "averti". La Maison de rendez-vous, le roman paru en 1965, voit l'auteur glisser vers la fantasmatique érotico-picturale que Projet pour une révolution à New York (1970) oriente vers l'esthétique du "pop art" américain. En 1981, après une décennie littérairement peu fructueuse, Robbe-Grillet, donne une sorte d'exercice de grammaire appliquée à ses thèmes visuels favoris, Djinn, qui donne un sentiment d'épuisement de la veine. Tout change avec la conversion inattendue de l'auteur à l'autobiographie : Le Miroir qui revient (1984), Angélique ou l'enchantement (1987), Les Derniers Jours de Corinthe (1994). Cette trilogie des "Romanesques" à laquelle s'ajoute, en 2001, La Reprise, transgresse en un jeu habilement pervers les contrats de lecture qui régissent l'autobiographie et le roman, sans pour autant sacrifier au genre ambigu de l'autofiction que, d'ailleurs, Robbe-Grillet réprouve, lui préférant, pour son usage érotisé, l'"autobiographie fantasmatique".

Cette œuvre a marqué son époque par sa singularité obstinée, sa richesse d'expression et le petit nombre de ses obsessions (le regard mobile et fouilleur, le viol, le sang, la jeune fille à peine nubile, le blessure, l'escarpin rouge, la lanière qui frappe une chair, la cordelette qui l'attache, etc.) et par l'extrême intelligence de son commentaire méta-discursif. Sur la vingtaine de livres qu'Alain Robbe-Grillet a publiés et qui sont des créations artistiques hyper sophistiquées, seuls les deux premiers, Les Gommes et Le Voyeur, resteront peut-être comme d'indéniables chefs d'œuvre. Leur virtuosité verbale, leurs volontaires égarements narratifs, leurs glissements dansants sur des thèmes récurrents, leur intensité fantasmatique, leur angoisse aussi, une sorte de froideur qui caresse la peau de la langue et y tranche comme un rasoir en font des expériences de lecture inoubliables de complicité dans l'hallucination perverse.

Elu à l'Académie française en 2004, au fauteuil de Maurice Rheims, Alain Robbe-Grillet aura, pour finir, faussé compagnie aux immortels sans sacrifier à aucun de leurs rites, habit vert, discours, éloge, dictionnaire, mais il leur laisse un nom illustre et aux vrais lecteurs une œuvre considérable et qui peut échapper aux marques du temps par le coulé, le "nappé" somptueux, aurait dit Roland Barthes, de son écriture si française.

 

Michel Contat 


(1) LEMONDE.FR | 18.02.08 | 15h41  •  Mis à jour le 18.02.08 | 15h43

(2) Alain Robbe-Grillet, né le 18 août 1922 à Brest, décédé lundi 18 Février à l'âge de 85 ans,était un romancier et cinéaste français. Il a été élu à l'Académie française le 25 mars 2004 sans être reçu. Son épouse est la romancière Catherine Robbe-Grillet.

Alain Robbe-Grillet était ingénieur agronome diplômé de l'Institut national agronomique à Paris. Il fut chargé de mission à l'Institut national de la statistique à Paris (1945-48), ingénieur à l'Institut des fruits et agrumes coloniaux, au Maroc, en Guinée française, à la Martinique et à la Guadeloupe (1949-51).

Il se consacra ensuite à l'écriture et devint l'un des théoriciens et représentants du Nouveau Roman. Robbe-Grillet s'illustra avec son premier grand roman Les Gommes, qui parut en 1953. Il travailla également pour le cinéma, notamment sur le scénario de L'Année dernière à Marienbad, réalisé par Alain Resnais en 1961.

De 1972 à 1997, Alain Robbe-Grillet a enseigné aux États-Unis, à l'Université de New York (NYU) et à la Washington University de Saint-Louis (Missouri).

Élu à l'Académie française au 32e fauteuil, succédant à Maurice Rheims, le 25 mars 2004, il tarda à prononcer son discours de réception, refusant cette tradition qu'il considèrait comme dépassée, et provoquant l'impatience des autres immortels[1]. Alain Robbe-Grillet meurt en 2008 dans la nuit du dimanche 17 au lundi 18 février 2008 d'une crise cardiaque.

Œuvres

Romans
Nouvelles
  • Instantanés (1962)
Essais
Fictions à caractère autobiographique
  • Le miroir qui revient (1985)
  • Angélique ou l'enchantement (1988)
  • Les Derniers Jours de Corinthe (1994)

Filmographie

Notes et références

  1. Édouard Launet, « Toujours vert », Libération, 8 mai 2007
  2. Lors d'une interview donnée dans l'émission Ce soir (ou jamais !) du 24 octobre 2007, Alain Robbe-Grillet a toutefois déclaré ne pas considérer ce roman comme faisant partie de son œuvre littéraire.

Liens externes

  • Conférence au Mexique Alain Robbe-Grillet, Iliana Troncoso
  • Benoît Peeters, Entretiens avec Alain Robbe-Grillet : 2 DVD vidéo, Les Impressions Nouvelles, 2002.

 

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11 janvier 2008 5 11 /01 /janvier /2008 08:07
Manon Reslaud,
Anatomie d'un Don Juan.undefinedphoto Walter Lego

Manon Reslaud ? Connais pas ! Mais qui se cache donc derrière ce pseudonyme évident ? Une mangeuse d'hommes ? Une frustrée congénitale, si j'ose dire ? Une femme en tous cas, c'est archi sûr, jamais un macho n'aurait pu commettre pareille oeuvre.

C'est que notre écrivaine n'y va pas par quatre chemins : lisez donc sa quatrième de couverture :

« Côté face, j’entrepris le visage : l’arrête du nez busqué, le creux des joues, le menton volontaire déjà rugueux de la barbe du soir, le front immense à dérider avec précaution.(...)Je descendis vers le torse puissant,
 G. Gorowski
tétant doucement le sein droit puis le gauche. Je grignotai le ventre. Le sexe enfin, que je pus admirer et palper à loisir. Au toucher, il était d’une suavité infinie, de la soie du satin. Seigneur ! Chaque parcelle de l’anatomie de cet homme était une folie. Ma folie. » Lorsqu’elle rencontre Simon, Fannie ne veut plus d’hommes dans sa vie. Mais l’intensité du plaisir qu’elle connaît avec lui ébranle ses résistances. Et le corps de cet homme devient son horizon. Dans cette course éperdue à la jouissance, que cherche-t-elle ? Que trouvera-t-elle ?
" (Jacques André Editeur, Lyon, 2006) 

Tu te rends compte ? Elle n'hésite pas une seconde à invoquer le "Seigneur", son vrai Maître sans doute, pour grignoter la suavité infinie et la soie de satin du pénis en question. Madre mia ! Stimulante en diable, la Manon, on en redemanderait, si ... !

Bon, sois sérieux, Ben, tu fais une critique littéraire, pas une expo libidinale.

Don Juan. Le Mythe(1). Molière. Don Gioviani. Dom Juan, avec l'accent por favor.Mozart.                Musique Don JUAN MOZART Pierre Jean JOUVE EGLOFF EnvoiMolière en tragédien

Dans Anatomie, le héro s'apelle Simon et l'héroïne Fannie, comme chez Pagnol. Simon est assureur et Fannie rédactrice des pages féminines d’un journal de province, on ne sait pas lequel et laquelle. Il y a juste un grand fleuve indifférent qui regarde leurs amours, comme deux subjectivités entrelacées.

C'est  le roman cohérent, érotique, d'un cheminement amoureux, de sa confrontation à l'autre, à l’homme aimé, à la femme désirée, quels qu’ils soient.  Certains amours laissent des traces. D’encre. Merci Madame.

Elle dit merci aux hommes, au sens de l'humanité. Merci. Merci de quoi ? D’avoir existé ? D’être un mâle ?
HEROIC ALBUMS 12 eme année VERITABLE DON JUAN N°3
Un être humain ?

Elle pleure sans doute sur ses amours perdues, percluse d’écritures rentrées. Elle se console avec ses amants de merde et ses amantes de coeur, et de corps et tu parles, peaux qui s’effleurent et mange moi tout, lèvres entrouvertes et tu ondules et moi je meure de désir, de plaisir. 

Belle écriture. Minois enfarinée, et plume enflammée, Manon Reslaud nous offre le corps même du délit, l’anatomie supposé du macho incontinent, trop rapide en amour, avec de sales mains aux doigts courts qu’elle n’a jamais aimées ! Quel culot !

Elle n’aime que sa queue, et sa voix aussi, ouf, on fait ce qu’on peut, c’est déjà ça, pleure pas tonton, t’as pas tout perdu.

Sa queue dans un roman comme sujet, non, objet principal !

 M. Bouvet
Mais dis voir, ce ne serait pas du viol, ça ? Et la liberté du bonhomme(2) ? Ne pourrait-on pas faire juger, genre nouveau développement post féministe de la jurisprudence protectrice d’une espèce en voie de disparition ? C’est plus Vol au Dessus d’un Nid de Coucou, c’est Viol d’Auteure sur Mec à Pénis suave. Belle affaire ! 

Je pourrais faire plaider par un Maître du Barreau (désenchanté des femmes), on s’en donnerait à cœur joie, faudra éviter le ridicule et demander l’euro symbolique de dommage et intérêts, ou un million qu’on pourrait reverser à l’Association de Défense contre les Européennes Hystériques, les droits de l’homme c’est pour tous, non ?, et le mâle non homo devient minoritaire, va falloir faire des Parc naturel de Protection de la Nature masculine, on aura des autobus entiers d’américaines à lunettes d’écailles, genre ethnique ma sœur, avec chauffeuse en battle dress !

Blague à part, Manon Reslaud va faire bander et mouiller dans les chaumières.


Ce livre, c'est comme une vieille complicité mêlée de souvenirs et d’affection, de connaissance de l’autre dans son corps et son âme, ses contradictions et ses goûts, ses parfums et ses impasses. Magnifique cette complicité, on la connaît, elle vous connaît, rien à dire. 

Chemin faisant et sans désemparer, comme on dit dans les procès-verbaux de police, Reslaud avoue sans barguigner une franche attirance pour les femmes aussi.Mendell & Oberer Deux femmes ondulantes, le macho au milieu, mains baladeuses et sexes chauds, je te tiens tu me tiens, mais où donc est passé mon troisième genou ? Images surréalistes. Rêves, douceurs éventées.

Basta l’ironie, que vive la poésie! Solitaire l'écriture, oui, mais on partage bien.

Ce genre de bouquin me donne l'envie de faire mon roman à moi, jardin à la française de la revanche mûrie, comme une demande reconventionnelle qui ne tromperait personne. 
"DON JUAN'S RECKLESS DAUGHTER" - JONI MITCHELL

Le misérable petit pénis de Simon est là, décrit dans le détail, surtout quand il est grand, dur, immense ! Ben oui. Dure réalité masculine. Pauvre petite bête, va-t-elle se remettre de l’utilisation illégitime qu’elle en fait ?

Illégitime ? Vous avez lu illégitime ? Comment, que dites-vous ? Quoi ? les auteurs hommes qui depuis des millénaires parlent du sexe de la femme ? COURBET, La Naissance du Monde ?
Pourquoi le auteures et les peintresses et les princesses de l’art n’en feraient pas autant ? Au nom de quoi interdirait-on aux femmes de faire ce que les hommes ont toujours fait de leur intimité la plus sacrée ?

Ca n’est pas faux, ce que vous dites, ami(e) ; allez, c’est même vrai. Quoi ? Vous voulez que je retire illégitime ? Au nom de l’égalité et du parallélisme des formes et des droits ?J. Lenica

D’accord, je le retire. Je retire illégitime. Manon RESLAUD a fait une utilisation légitime du pénis. Ca vous va ? Quoi ? J’ai pas l’air vraiment sincère ? Et vous voyez ça à quoi ? A la tête que je fais ? Vous avez une web cam ? Au style ? Au non dit ?

Je vais vous dire ce que nous allons faire : nous allons faire juger. Nous allons faire juger cette histoire. Simon va déposer plainte, une plainte, tu vois d’ici la tête du (de la) flic qui va enregistrer sa déposition, pas une simple main courante, une véritable action judiciaire en bonne et due forme, avec référence aux textes applicables, 
aux arrétés municipaux idoines, aux Grands Principes du Droit et de la Jurisprudence, au droit romano germanique, à la Common Law, au Préambule de la Constitution de la IVe République, voire de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen, à la Convention européenne, à feu la future Constitution de l’Union européenne, à la Lex
Ferenda, oui je parle latin, ça vous chatouille, j’en fais un poil troppo, j’en rajoute si vous voulez... On trouvera bien un support textuel applicable bordel !

Je sais bien que l'on a beaucoup écrit, joué et filmé sur le sujet(3). Mais n'est-ce pas dans les vielles potiches que l'on fait les meilleures soupes ?   

Juste une idée de ce que ça pourrait donner, façon de réactualiser la mythologie au siècle du féminisme  conquérant :
 
LA REVANCHE 
DU
PENIS (Premier jet)
M. Nowinski
 Scène 1. Le mec dépose plainte pour viol littéraire face au flic   ahuri.

                    Scène 2.
Flash back sur le début de leurs amours
 
                    Scène 3. Le contrat amoureux
 
                    Scène 4. Le contrat littéraire
 
                    Scène 5. La rupture

                    Scène 6.
Elle écrit, seule 
 
Le titre pourrait être :

La Revanche du Pénis
La Revanche de Don Juan
Un Partout
Anatomie d’un Désir de Morsure
Rêves d’Eunuques
Circoncis mon Amour
Section, Halte !
           
ou bien, F. Starowieyski          
 
           
            LA REVANCHE 
     DE DON JUAN
(Deuxième jet)
 
 
 I.                  La plainte au Commissariat (ou son avocate, Me Bouteboule-Oversea)
II.                  Flash-back
III.           L’inamoramento
IV.          Lui
V.            Le contrat amoureux, les cadeaux
VI.           Le contrat littéraire
VII.          La rupture
VIII.        Elle écrit
IX.            L’anniversaire
X.             Fin du flash back
XI.           Le commissaire entends l’auteure, qui développe la légitime   défense et dépose elle-même plainte pour tentative de captation d’ego féminin.
XII.         Réunion de conciliation chez Me Francesca Bouteboule-Oversea  

D'accord, j'arrète de délirer. Lisez donc ce livre, si vous le trouvez encore dans les bacs ou chez l'éditeur.  Il paraît que les Don Juan qui tounent bien deviennent mystiques...

Ben                                                     MOZART La Passion selon Don Juan (1991)

(1) Don Juan désigne à la fois une personne ayant réellement existé et un personnage apparaissant dans de nombreuses œuvres de fiction. La vraie personne était reconnue pour sa faible moralité et ses conquêtes féminines. Après sa mort, sa vie est devenue un mythe qui a été maintes fois utilisé pour présenter des allégories de la séduction mais aussi du défi à l'autorité et à la morale en soi, et donc autant à l'ordre établi qu'à Dieu.

Fondamentalement, Don Juan recherche et vit dans le plaisir et la jouissance de l’instant présent, en s'opposant aux contraintes et aux règles sociales, morales et religieuses, ainsi qu'en ignorant volontairement autrui. C'est donc à la fois un jouisseur et un libertin, également égoïste et destructeur. À notre époque moderne post-révolutionnaire on en fait aussi l'archétype de l'homme (devrait-on dire "le surhomme?") indépendant et puissant, faisant primer le libre-arbitre et la liberté individuelle face à toute "oppression" : contrainte ou autorité sociale ou divine.

L'usage établi veut que l'on écrive « Dom Juan » lorsqu'il s'agit du titre de l'œuvre de Molière ou du poème de Baudelaire, « Don Giovanni » lorsqu'il s'agit de l'opéra de Mozart et Da Ponte, « Don Juan » lorsqu'il s'agit d'une autre œuvre....... (lire la suite)

(2) Dom Juan : un homme libre ?
(extraits)

  La figure de Don Juan est une des plus hautes dont on convient d'accompagner le mot liberté. Dans un siècle fortement sanglé par les codes et les normes, il incarne en effet un refus hautain de toute mesure et proclame les droits du désir et de la raison. A vrai dire, l'alliance de ces deux termes déjà poserait problème si le personnage de Molière - auquel nous nous limitons - n'était à l'évidence plus soucieux de tester son pouvoir de séduction que de conquérir des femmes en vue de quelque satisfaction sexuelle. Sur ce plan, la pièce ne peut qu'accréditer l'intuition de Gregorio Marañon selon laquelle "l'attitude de Don Juan devant l'amour témoigne d'un instinct indécis et ne répond pas à l'idée proverbiale d'un magnifique modèle de virilité ".

Quoi qu'il en soit, cette indifférenciation du sexe opposé pour Dom Juan participe bien d'un projet général de transgression dans lequel la femme n'est tentante que parce qu'elle est entourée de bastions : à preuve la quasi disparition aujourd'hui du donjuanisme, qui n'a pas survécu à la libéralisation des mœurs, encore moins à l'émancipation féminine. Mais, même située dans les époques où elle garde un sens, la figure de Don Juan pose quelques problèmes quant à l'authenticité de la liberté qu'elle prétend fonder. Notre thèse voit plutôt dans le personnage l'incarnation d'un narcissisme inconséquent, qui alourdit ses chaînes au lieu de les briser.

  Voyons d'abord les chaînes et de quoi Dom Juan prétend se « démesurer ». Le mariage, bien sûr, promis-juré à la première venue, manière de bien piétiner la sainte institution. Pour justifier son inconstance, le libertin argue de sa nature (« Je te l'ai dit vingt fois, j'ai une pente naturelle à me laisser aller à tout ce qui m'attire.» (III,5), .........
(voir la suite)

(3) Bibliographie et videos sur le mythe de Don Juan

 sur le Don Juan de Molière

Mises en scène

             
Marc Favier 
             
Colette Roumanoff 
              Daniel Mesguich 

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26 octobre 2007 5 26 /10 /octobre /2007 05:03

Quand quelqu'un
parle, il fait jour.
                                Une autobiographie linguistique
.
200708-Contamines-181-copie-1.jpg




Edition La Passe du vent
192 pages
13 €
ISBN : 978-2-84562-125-1

                                  

"Un Tangérois parlant toutes les langues de la Méditerranée" : ainsi Jorge Semprún a-t-il un jour qualifié Abraham Bengio. Il faudrait ajouter que cet agrégé de lettres classiques, ce haut fonctionnaire expert ès affaires culturelles, est aussi un militant enthousiaste de la diffusion artistique et du dialogue entre les cultures. Flamboyante déclaration d'amour à la langue française et à l'école de la République, cette "autobiographie linguistique" d'Abraham Bengio est aussi un plaidoyer passionné pour le plurilinguisme. Elle est suivie d'un entretien avec Thierry Renard, cavalcade joyeusement désordonnée qui - de Tanger à Charbonnières-les-Bains en passant par l'abbaye de Thélème, la grotte Chauvet-Pont-d'Arc et le conflit israélopalestinien - amène les deux compères à affirmer le bonheur gourmand d'être au monde, pour y fustiger le fanatisme et l'injustice avec les armes de la langue et dans une commune passion pour la littérature.".



 Retour à la page d'accueil
Le site et la revue de référence des cultures africaines

"Un jour, disait Boris Vian, il y aura autre chose que le jour...".


Éternel se révéla à lui dans les plaines de Mamré, tandis qu'il était assis à l'entrée de sa tente, pendant la chaleur du jour. Comme il levait les yeux et regardait, il vit trois personnages debout prés de lui. En les voyant, il courut à eux du seuil de la tente et se prosterna contre terre .



(1)  Abraham Bengio est né à Tanger (Maroc) en 1949. Il a été naturalisé français le 25 mars 1971.
Après des études et de nombreux diplômes en poche (maîtrise de lettres classiques, puis agrégation de lettres classiques ; licencié en linguistique générale), il a successivement été, entre autres, professeur de lettres dans un lycée en région parisienne, directeur de l'Institut français de Madrid, directeur régional des affaires culturelles de plusieurs régions, délégué général adjoint à la langue française et aux langues de France... Outre sa langue maternelle, l'espagnol, il pratique notamment le français, l'anglais, l'italien, l'hébreu et le catalan... Par ailleurs, Abraham Bengio a aussi été président de la Maison d'Izieu, mémorial des enfants juifs exterminés.

Ex Directeur de la DRAC (Direction Régionale de l'Action Culturelle) de Lyon, il est actuellement en poste auprès du Président de la Région Rhône-Alpes, Jean-Jacques Queyrane, en charge des questions culturelles.


(2) Editions La passe du Vent

                                                  
 Déjà presque sept ans d’existence (1999-2006) pour les éditions la passe du vent, soit plus de 80 titres à l’enseigne de la maison, presque un exploit donc – par les temps qui courent, et en ce monde assez bouleversé…
Récits, nouvelles, recueils de poèmes, textes écrits pour le théâtre, entretiens avec des auteurs, essais, documents, ouvrages de photographies, collection Haute Mémoire, collection Hors les murs… Cela témoigne du choix des éditions qui comptent bien défendre, aujourd’hui plus que jamais, toute l’exigence des « découvreurs ».
Avec ses textes parfois inédits, ou rares, du passé, mais surtout ses œuvres actuelles pouvant ouvrir le champ de la réflexion et de l’imagination, la passe du vent entend tisser des liens, au-delà des querelles artistiques, avec ses formats adaptés aux traits et aux caractères de chacune des disciplines touchées : littérature contemporaine, arts plastiques, histoire, mouvements sociaux, mémoire commune, ou culture populaire.
Depuis sa naissance, la passe du vent est également un lieu – ouvert « à toutes les langues, à tous les vents, dans tous les sens » - de rencontres et d’échanges entre, notamment, poètes, auteurs, créateurs, un véritable espace d’invention où se côtoient les voix les plus précieuses et les plus secrètes d’aujourd’hui.
 
7 Place de la Paix 69200 Villeurbanne 
 Téléphone 04 72 50 14 78 
 Fax 04 72 51 26 17 
 mail
espacepandora@free.fr 
 Site internet
http://espacepandora.free.fr/

 

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20 septembre 2007 4 20 /09 /septembre /2007 12:46
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photo A Gourion modèle V Magne






Yasmina Reza(1) a écrit un livre sur Nicolas. Elle ne dit son prénom qu'à la page 18, avant elle n'arrivait pas à le nommer. Elle ne dira son nom de famille qu'à la page 29. C'est Sarkozy. Le regard de l'écrivain se défends de la séduction. C'est elle qui le dit.

Elle parvient à écrire comme parlerait une fillette réveuse de douze ans. Elle ne mets pas de "que"


                    "Plusieurs fois je l'ai entendu dire, quand j'en aurais fini avec l'ambition."

Et de l'ambition, elle en a, littéraire elle, quand le sujet qu'elle observe s'y nourrit, mais politique, lui. 

Minos juge aux Enfers

Elle ne mets pas de "ne" non plus :

                     "il faut redire avant que les choses s'évaporent"

Elle a monté son livre comme on monte un film : des bouts de confidences et d'entretiens sincères ou feints choppés au détour des multiples rencontres que fait le candidat à la présidence, des flashes, des pensées éparses, des citations qui affleurent.

De Jorge Luis Borges par exemple :

                      "Nôtres sont les femmes qui nous ont laissés, étrangers enfin à l'attente, qui est angoisse, et aux alarmes et aux terreurs de l'espérance."

Son travail n'est pas un roman, c'est un poème en prose sur les gens de pouvoir. Les poètes, écrit-elle, ont le privilège d'obéir à des lois intempestives, qui ne requierent ni logique, ni suivi apparent. Ces lois servent une vérité que toute explication trahirait. Elle use de cette liberté.
 
C'est réussi, avec le talent de sa plume et l'art de sa manière.

Son regard est à la fois affectueux (Sarko serait un enfant !), sobre et fourmillant de petites cruautés. Féminin en diable.

Diable...Je m'avance dangereusement.

On y voit une gallerie de portraits de people (de Glucksmann à Clavier en passant par Barak Obama, de Rachida Dati à Abdelaziz Bouteflika en surfant sur Guaino, de Borloo à Alliot-Marie, de Serge Moati à Shimon Peres, d'Attali à Goudart, de Zapatero à Giscard, de Michel Onfray à Johnny. Elle croque vite et bien, touches rapides issues d'un an de notes sur ses carnets. du beau travail. Du grand art.

On passe de la Place Beauveau au Capitole, de l'Algérie à Downing Steet, des loges de maquillage aux placards UMP, des plateaux de télé aux tréteaux de l'été.

On va de Charybde en Scylla(2), mais devinez qui est le monstre à la sortie ?
Ulysse attaché au mât pour pouvoir écouter les sirènes, détail d'une amphore à figures rouges conservées au British Museum

Sert-t-elle celui qui serait son Maître ? Je n'en crois rien. Elle a sa liberté. L'autre, le Candidat-qui-se-prépare-depuis-15-ans, lui laisse cette liberté de regarder, d'écouter, de rendre compte à sa manière de fausse naïve des politiques. Chapeau les artistes !

       Yasmina Rezahttp://www.republique-des-lettres.fr/10029-yasmina-reza.php
                                                                            
                      

              web37  http://sarkozynews.canalblog.com/                                                      



(1) Yasmina Reza (née le 1er mai 1959 à Paris) est un écrivain et actrice française. Yasmina Reza est la fille d'un père ingénieur juif, mi-iranien, mi-russe et d’une violoniste hongroise arrivée en France pour fuir la dictature soviétique. Elle a étudié le théâtre et la sociologie à Nanterre.

En 1987, elle a reçu le Molière pour la pièce de théâtre Conversations après un enterrement et à nouveau en 1995 pour « Art ».

À partir de l'automne 2006, elle a suivi Nicolas Sarkozy pendant sa campagne électorale, afin d'écrire un livre-enquête intitulé L'aube le soir ou la nuit sorti le 24 août 2007 inspiré par un certain "G" qui serait Dominique Strauss-Kahn selon le Sunday Times de Londres.

Œuvres

Pièces de théâtre

Récits

  • Hammerklavier, 1997
  • Une désolation, 1999
  • Adam Haberberg, 2003
  • Nulle part, 2005
  • Dans la luge d'Arthur Schopenhauer, 2005
  • L'aube le soir ou la nuit, 2007

Scénario

  • Jusqu'à la nuit, 1983 (et actrice)
  • Le pique-nique de Lulu Kreutz, 2000

Au cinéma :

  • Que les gros salaires lèvent le doigt ! 1982 (Brève apparition en femme de chambre)
  • A demain, 1991
  • Loin, 2001

Au théâtre :

  • Trois versions de la vie, mise en scène de Patrice Kerbrat, Théâtre Antoine 2001 (rôle d'Ines)
  • Dans la luge d'Arthur Schopenhauer, mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia, Théâtre Ouvert 2006 (rôle de Nadine)

http://fr.wikipedia.org/wiki/Yasmina_Reza


(2) Charybde et Scylla sont deux monstres de la
mythologie grecque, dont la légende est à l'origine de l'expression "voguer de Charybde en Scylla", qui signifie "éviter un péril pour tomber sur un autre".

D'après la mythologie grecque, Charybde était la fille de Poséidon et de Gaïa. Elle était perpétuellement affamée. Lorsqu'elle dévora le bétail d'Héraclès, Zeus la punit en l'envoyant au fond d'un détroit. Elle se mit à avaler la mer et les bateaux trois fois par jour.

Or, non loin de là vivait Scylla. À l'origine, Scylla était une nymphe dont Glaucos était follement amoureux. Celui-ci alla demander à la magicienne Circé un philtre d'amour, mais celle ci était amoureuse de Glaucos et jalouse de Scylla, et profita de l'occasion pour la changer en un monstre terrifiant, ayant douze moignons pour pieds et six têtes emmanchées de longs cous.

Ainsi, un marin qui réussissait à échapper à l'un des monstres risquait fort de tomber dans la gueule de l'autre. Charybde et Scylla symbolisent respectivement les marées et les récifs du détroit.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Charybde_et_Scylla
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16 août 2007 4 16 /08 /août /2007 11:26
  1. Imre KERTESZ
  2.  
  3. ETRE SANS DESTINmedium_kertesz.weathervane.jpg
 Lecture d’un livre offert par mon étudiante hongroise : Etre Sans Destin, de Imre KERTESZ, prix Nobel 2002.Magnifique par sa simplicité et son côté premier degré apparent, ce récit.
 
Le jeune juif de quinze ans qui part de Budapest dans les camps, AUSWITCH, puis BUCHENWALD, trouve cela parfaitement normal. C’est qu’il est conformiste, et se construit sur cette horreur.
 
Il veut bien faire, être un « bon prisonnier » face à ces allemands parfaits et aux « dignitaires » juifs du camp. C’est par cette approche qui à aucun moment ne se révolte ni ne proteste que KERTESZ touche juste et fort.
 
Beaucoup plus que s’il entonnait le refrain droit-de-l’hommiste, réformiste, marxiste ou martyr éternel.
 
Du grand art, parce que suggéré. Le lecteur est conduit l’air de rien, mais reste libre. Le contraire d’un autre Nobel, le brillant pleurnichart américain Elie Wiesel, qui porte (trop) les camps dans son regard travaillé. Mais il est vrai que Wiesel est Nobel de la Paix, quand Kertesz l'est de littérature. Deux destins, deux styles d'écritures, deux approches.
 
Ben
 
medium_kertesz.jpg
            Né dans une famille juive de Budapest en 1929, Imre Kertész a connu la déportation en 1944. Ecrivain de l'ombre pendant quarante ans, il a reçu le prix Nobel de littérature en 2002. Son œuvre est publiée en France par Actes Sud.
 
Imre KERTESZ
 
 
 
Le discours d'Imre Kertész à Stockholm : Eurêka !Imre Kertesz. Photo © MTI, courtesy The Hungarian Quarterly
 
"Avant toute chose, je dois vous faire un aveu, un aveu peut-être étrange mais sincère. Depuis que je suis monté dans l'avion pour venir ici, à Stockholm, recevoir le prix Nobel qui m'a été décerné cette année, je sens dans mon dos le regard scrutateur d'un observateur impassible ; et en cet instant solennel qui me place au centre de l'attention générale, je m'identifie plutôt à ce témoin imperturbable qu'à l'écrivain soudain révélé au monde entier. Et j'espère seulement que le discours que je vais prononcer pour cette occasion m'aidera à mettre fin à cette dualité, à réunir ces deux personnes qui vivent en moi.
Pour l'instant, moi-même, je ne comprends pas assez clairement l'aporie que je sens entre cette haute distinction et mon œuvre, ou plutôt ma vie. J'ai peut-être vécu trop longtemps dans des dictatures, dans un environnement intellectuel hostile et désespérément étranger, pour pouvoir prendre conscience de mon éventuelle valeur littéraire : la question ne valait tout simplement pas la peine d'être posée. De surcroît, on me faisait comprendre de toutes parts que le " sujet " qui occupait mes pensées, qui m'habitait, était dépassé et inintéressant. Voilà pourquoi(,) j'ai toujours considéré l'écriture comme une affaire strictement privée, ce qui rejoignait d'ailleurs mes plus intimes convictions.
Dire qu'il s'agit d'une affaire privée n'exclut nullement le sérieux, même si ce dernier semblait quelque peu ridicule dans un monde où seul le mensonge était pris au sérieux. Or, l'axiome philosophique définissait le monde comme réalité existant indépendamment de nous. Mais moi, en 1955, par un beau jour de printemps, j'ai compris d'un coup qu'il n'existait qu'une seule réalité, et que cette réalité, c'était moi, ma vie, ce cadeau fragile et d'une durée incertaine que des puissances étrangères et inconnues s'étaient approprié, avaient nationalisé, déterminé et scellé, et j'ai su que je devais la reprendre à ce monstrueux Moloch qu'on appelle l'histoire, car elle n'appartenait qu'à moi et je devais en disposer en tant que telle.
En tout cas, cela m'opposait radicalement à tout ce qui m'entourait, à cette réalité qui n'était peut-être pas objective, mais certainement indéniable. Je parle de la Hongrie communiste, du socialisme qui promettait un avenir radieux. Si le monde est une réalité objective qui existe indépendamment de nous, alors l'individu n'est qu'un objet - y compris pour lui-même, et l'histoire de sa vie n'est qu'une suite incohérente de hasards historiques qu'il peut certes contempler, mais qui ne le concernent pas. Il ne lui sert à rien de les ordonner en un ensemble cohérent, car son moi subjectif ne saurait assumer la responsabilité des éléments trop objectifs qui pourraient s'y trouver.
Un an plus tard, en 1956, a éclaté la révolution hongroise. Pour un seul et bref instant, le pays est devenu subjectif. Mais les chars soviétiques ont bien vite rétabli l'objectivité.
S'il vous semble que je fais de l'ironie, alors pensez, je vous prie, à ce que sont devenus la langue et les mots au cours du 20e siècle. Selon moi, il est vraisemblable que la plus importante, la plus bouleversante découverte des écrivains de notre temps est que la langue, telle que nous l'avons héritée d'une culture ancienne, est tout simplement incapable de représenter les processus réels, les concepts autrefois simples. Pensez à Kafka, pensez à Orwell qui ont vu la langue ancienne fondre dans leurs mains, comme s'ils l'avaient mise au feu pour ensuite en montrer les cendres où apparaissaient des images nouvelles et jusqu'alors inconnues.
Mais je voudrais revenir à mon affaire strictement personnelle, c'est-à-dire à l'écriture. Il y a là quelques questions que tout homme dans ma situation ne se pose même pas. Jean-Paul Sartre, par exemple, a consacré tout un opuscule à la question de savoir pour qui on écrit. La question est intéressante, mais elle peut également être dangereuse et je suis en tout cas reconnaissant à la vie de n'avoir jamais eu à y réfléchir. Voyons en quoi consiste le danger. Par exemple, si on vise une classe sociale qu'on voudrait non seulement divertir mais aussi influencer, il faut avant tout prendre en considération son propre style et se demander s'il est adapté à l'objectif qu'on s'est fixé. L'écrivain est bientôt assailli de doutes : le problème est qu'il est dès lors occupé à s'observer lui-même. De plus, comment pourrait-il savoir quelles sont les vraies attentes de son public, ce qui lui plaît vraiment ? Il ne peut tout de même pas interroger chaque individu. D'ailleurs, cela ne servirait à rien. En définitive, son seul point de départ possible est l'idée qu'il a lui-même de son public, les exigences que lui-même lui attribue, l'effet qu'aura sur lui-même l'influence qu'il souhaite exercer. Pour qui donc l'écrivain écrit-il ? La réponse est évidente : pour lui-même.
Moi au moins, je peux dire que j'étais arrivé à cette réponse sans aucun détour. Il est vrai que mon cas était plus simple : je n'avais pas de public et ne voulais influencer personne. Je n'avais pas de but précis quand j'ai commencé à écrire et ce que j'écrivais ne s'adressait à personne. Si mon écriture n'avait pas d'objectif clairement exprimable, elle consistait néanmoins à garder une fidélité formelle et linguistique à mon sujet, rien d'autre. Il importait de le préciser à cette époque ridicule mais triste où la littérature dite engagée était dirigée par l'Etat.
Il m'aurait en revanche été plus difficile de répondre à la question, posée à juste titre et non sans un certain scepticisme, de savoir pourquoi on écrit. A nouveau, j'ai eu de la chance, car je n'ai jamais eu l'occasion de trancher cette question. J'ai d'ailleurs relaté fidèlement cet événement dans mon roman intitulé Le refus. Je me trouvais dans le couloir désert d'un immeuble administratif et j'entendais des pas résonner dans un couloir perpendiculaire, c'est tout. J'ai été pris d'une sorte d'agitation particulière, les pas venaient dans ma direction, c'étaient ceux d'une seule personne que je ne voyais pas, et brusquement, j'ai eu l'impression d'en entendre marcher des centaines de milliers, une véritable colonne dont les pas retentissaient et alors j'ai saisi la force d'attraction de ce défilé, de ces pas. Là, dans ce couloir, j'ai compris en une seule seconde l'ivresse de l'abandon de soi, le plaisir vertigineux de se fondre dans la masse, ce que Nietzsche - dans un autre contexte, certes, mais avec pertinence - nomme l'extase dionysiaque. Une force quasi physique me poussait et m'attirait dans les rangs, je sentais que je devais m'appuyer et m'aplatir contre le mur, pour ne pas céder à cette attraction.
Je rends compte de cet instant intense comme je l'ai vécu ; la source d'où il avait jailli telle une vision semblait se trouver en dehors de moi et non en moi-même. Tout artiste connaît de tels instants. Autrefois, on les s'appelait des inspirations soudaines. Mais je ne mettrais pas ce que j'ai vécu au nombre des expériences artistiques. Je parlerais plutôt d'une prise de conscience existentielle, laquelle ne m'a pas donné la maîtrise de mon art, car j'ai dû encore longtemps en chercher les outils, mais celle de ma vie, alors que je l'avais presque perdue. Il y était question de la solitude, d'une vie plus difficile, de ce dont j'ai parlé au début : il s'agissait de sortir du cortège enivrant, de l'histoire qui dépouille l'homme de sa personnalité et de son destin. J'avais constaté avec effroi que dix ans après être revenu des camps nazis et avec pour ainsi dire un pied dans la fascination de la terreur stalinienne, il ne me restait plus de tout cela qu'une vague impression et quelques anecdotes. Comme si c'était arrivé à quelqu'un d'autre.
Il est évident que ces instants visionnaires ont une longue histoire que Sigmund Freud déduirait peut-être du refoulement de quelque traumatisme. Qui sait, peut-être aurait-il raison. Or moi aussi, je penche plutôt pour la rationalité et suis loin de tout mysticisme ou enthousiasme : quand je parle de vision, j'entends une réalité qui a pris la forme du surnaturel - à savoir la révélation soudaine, on pourrait dire révolutionnaire, d'une idée qui mûrissait en moi, une chose qu'exprime l'antique exclamation " eurêka ! ". " J'ai trouvé ! " Certes, mais quoi ?
J'ai dit un jour que pour moi, ce qu'on appelle le socialisme avait la même signification qu'eut pour Marcel Proust la madeleine qui, trempée dans le thé, avait ressuscité en lui les saveurs du temps passé. Après la défaite de la révolution de 1956, j'ai décidé, essentiellement pour des raisons linguistiques, de rester en Hongrie. Ainsi j'ai pu observer, non plus en tant qu'enfant, mais avec ma tête d'adulte, le fonctionnement d'une dictature. J'ai vu comment un peuple est amené à nier ses idéaux, j'ai vu les débuts de l'adaptation, les gestes prudents, j'ai compris que l'espoir était un instrument du mal et que l'impératif catégorique de Kant, l'éthique, n'étaient que les valets dociles de la subsistance.
Peut-on imaginer liberté plus grande que celle dont jouit un écrivain dans une dictature relativement limitée, pour ainsi dire fatiguée voire décadente ? Dans les années soixante, la dictature hongroise était arrivée à un point de consolidation qu'on peut appeler consensus social et auquel le monde occidental donnerait plus tard, avec condescendance, le petit nom de " communisme de goulache " : après l'animosité du début, le communisme hongrois était devenu d'un coup le communisme préféré de l'Occident. Dans le bourbier de ce consensus, il ne restait qu'une alternative : ou bien renoncer définitivement au combat, ou bien chercher les chemins tortueux de la liberté intérieure. Un écrivain n'a pas de grands besoins, un crayon et du papier suffisent à l'exercice de son art. Le dégoût et la dépression avec lesquels je me réveillais chaque matin m'introduisaient vite dans le monde que je voulais décrire. Je me suis rendu compte que je décrivais un homme broyé par la logique d'un totalitarisme en vivant moi-même dans un autre totalitarisme, et cela a sans aucun doute fait de la langue de mon roman un moyen de communication suggestif. Si j'évalue en toute sincérité ma situation à cette époque-là, je ne sais pas si en Occident, dans une société libre, j'aurais été capable d'écrire le même roman que celui qui est connu aujourd'hui sous le titre d'Etre sans destin et qui a obtenu la plus haute distinction de l'Académie Suédoise.
Non, car j'aurais certainement eu d'autres préoccupations. Je n'aurais certes pas renoncé à chercher la vérité, mais c'eût été peut-être une autre vérité. Dans le marché libre des livres et des esprits, je me serais peut-être efforcé de trouver une forme romanesque plus brillante : j'aurais pu, par exemple, fragmenter la narration pour ne raconter que les moments frappants. Sauf que dans les camps de concentration, mon héros ne vit pas son propre temps, puisqu'il est dépossédé de son temps, de sa langue, de sa personnalité. Il n'a pas de mémoire, il est dans l'instant. Si bien que le pauvre doit dépérir dans le piège morne de la linéarité et ne peut se libérer des détails pénibles. Au lieu d'une succession spectaculaire de grands moments tragiques, il doit vivre le tout, ce qui est pesant et offre peu de variété, comme la vie.
Mais cela m'a permis de tirer des enseignements étonnants. La linéarité exige que chaque situation s'accomplisse intégralement. Elle m'a interdit, par exemple, de sauter élégamment une vingtaine de minutes pour la seule raison que ces vingt minutes béaient devant moi tel un gouffre noir, inconnu et effrayant comme une fosse commune. Je parle de ces vingt minutes qui se sont écoulées sur le quai du camp d'extermination de Birkenau avant que les personnes descendues des wagons ne se retrouvent devant l'officier qui faisait la sélection. Moi-même, j'avais un souvenir approximatif de ces vingt minutes, mais le roman m'interdisait de me fier à mes réminiscences. Presque tous les témoignages, confessions et souvenirs de survivants que j'avais lus étaient d'accord sur le fait que tout s'était déroulé très vite et dans la plus grande confusion : les portes des wagons s'ouvraient violemment au milieu des cris et des aboiements, les hommes étaient séparés des femmes, dans une cohue démentielle ils se retrouvaient devant un officier qui leur jetait un rapide coup d'œil, montrait quelque chose en tendant le bras, puis ils se retrouvaient en tenue de prisonnier.
Moi, j'avais un autre souvenir de ces vingt minutes. En cherchant des sources authentiques, j'ai commencé par lire Tadeusz Borowski, ses récits limpides, d'une cruauté masochiste, dont celui qui s'intitule " Au gaz, messieurs-dames ! " Ensuite, j'ai eu entre les mains une série de photos qu'un SS avait prises sur le quai de Birkenau lors de l'arrivée des convois et que les soldats américains ont retrouvées à Dachau, dans l'ancienne caserne des SS. J'ai été sidéré par ces photos : beaux visages souriants de femmes, de jeunes hommes au regard intelligent, pleins de bonne volonté, prêts à coopérer. Alors j'ai compris comment et pourquoi ces vingt minutes humiliantes d'inaction et d'impuissance s'étaient estompées dans leur mémoire. Et quand en pensant que tout cela s'était répété jour après jour, semaine après semaine, mois après mois, durant de longues années, j'ai pu entrevoir la technique de l'horreur, j'ai compris comment on pouvait retourner la nature humaine contre la vie humaine.
J'avançais ainsi, pas à pas, sur la voie linéaire des découvertes ; c'était, si on veut, ma méthode heuristique. J'ai vite compris que les questions de savoir pour qui et pour quoi j'écrivais ne m'intéressaient pas. Une seule question me travaillait : qu'avais-je encore en commun avec la littérature ? Car il était clair qu'une ligne infranchissable me séparait de la littérature et de ses idéaux, de son esprit, et cette ligne - comme tant d'autres choses - s'appelle Auschwitz. Quand on écrit sur Auschwitz, il faut savoir que, du moins dans un certain sens, Auschwitz a mis la littérature en suspens. A propos d'Auschwitz, on ne peut écrire qu'un roman noir ou, sauf votre respect, un roman-feuilleton dont l'action commence à Auschwitz et dure jusqu'à nos jours. Je veux dire par là qu'il ne s'est rien passé depuis Auschwitz qui ait annulé Auschwitz, qui ait réfuté Auschwitz. Dans mes écrits, l'Holocauste n'a jamais pu apparaître au passé.
On dit à mon propos - pour m'en féliciter ou pour me le reprocher - que je suis l'écrivain d'un seul thème, l'Holocauste. Je ne trouve rien à y redire, pourquoi n'accepterais-je pas, avec quelques réserves, la place qui m'a été attribuée sur l'étagère idoine des bibliothèques ? En effet, quel écrivain aujourd'hui n'est pas un écrivain de l'Holocauste ? Je veux dire qu'il n'est pas nécessaire de choisir expressément l'Holocauste comme sujet pour remarquer la dissonance qui règne depuis des décennies dans l'art contemporain en Europe. De plus : il n'y a, à ma connaissance, pas d'art valable ou authentique où on ne sente pas la cassure qu'on éprouve en regardant le monde après une nuit de cauchemars, brisé et perplexe. Je n'ai jamais eu la tentation de considérer les questions relatives à l'Holocauste comme un conflit inextricable entre les Allemands et les Juifs ; je n'ai jamais cru que c'était l'un des chapitres du martyre juif qui succède logiquement aux épreuves précédentes ; je n'y ai jamais vu un déraillement soudain de l'histoire, un pogrome d'une ampleur plus importante que les autres ou encore les conditions de la fondation d'un Etat juif. Dans l'Holocauste, j'ai découvert la condition humaine, le terminus d'une grande aventure où les Européens sont arrivés au bout de deux mille ans de culture et de morale.
A présent il faut réfléchir au moyen d'aller plus loin. Le problème d'Auschwitz n'est pas de savoir s'il faut tirer un trait dessus ou non, si nous devons en garder la mémoire ou plutôt le jeter dans le tiroir approprié de l'histoire, s'il faut ériger des monuments aux millions de victimes et quel doit être ce monument. Le véritable problème d'Auschwitz est qu'il a eu lieu, et avec la meilleure ou la plus méchante volonté du monde, nous ne pouvons rien y changer. En parlant de " scandale ", le poète hongrois catholique János Pilinszky a sans doute trouvé la meilleure dénomination de ce pénible état de fait ; et par là, il voulait à l'évidence dire qu'Auschwitz a eu lieu dans la culture chrétienne et constitue ainsi pour un esprit métaphysique une plaie ouverte.
D'anciennes prophéties disent que Dieu est mort. Il ne fait aucun doute, qu'après Auschwitz, nous sommes restés livrés à nous-mêmes. Il nous a fallu créer nos valeurs, jour après jour, par un travail éthique opiniâtre mais invisible qui finira par produire les valeurs qui donneront peut-être naissance à la nouvelle culture européenne. Que l'Académie Suédoise ait jugé bon de distinguer précisément mon œuvre prouve à mes yeux que l'Europe éprouve à nouveau le besoin que les survivants d'Auschwitz et de l'Holocauste lui rappellent l'expérience qu'ils ont été obligés d'acquérir. A mes yeux, permettez-moi de le dire, c'est une marque de courage, voire d'une certaine détermination ; car on a souhaité me voir venir ici tout en se doutant de ce que j'allais dire. Mais ce qui a été révélé à travers la solution finale et " l'univers concentrationnaire " ne peut pas prêter à confusion, et la seule possibilité de survivre, de conserver des forces créatrices est de découvrir ce point zéro. Pourquoi cette lucidité ne serait-elle pas fertile ? Au fond des grandes découvertes, même si elles se fondent sur des tragédies extrêmes, réside toujours la plus admirable valeur européenne, à savoir le frémissement de la liberté qui confère à notre vie une certaine plus-value, une certaine richesse en nous faisant prendre conscience de la réalité de notre existence et de notre responsabilité envers celle-ci.
C'est pour moi une joie particulière de pouvoir exprimer ces pensées en hongrois, ma langue maternelle. Je suis né à Budapest, dans une famille juive, ma mère était originaire de Kolozsvár en Transylvanie, mon père, du sud-ouest du Balaton. Mes grands-parents allumaient encore les bougies le vendredi soir pour saluer le sabbat, mais ils avaient déjà changé leur nom pour lui donner une consonance hongroise et il était naturel pour eux d'avoir le judaïsme comme religion et de considérer la Hongrie comme leur patrie. Mes grands-parents maternels ont trouvé la mort durant l'Holocauste, mes grands-parents paternels ont été anéantis par le pouvoir communiste de Rákosi, après que la maison de retraite des Juifs a été transférée de Budapest vers la frontière du nord. Il me semble que cette brève histoire familiale résume et symbolise à la fois les souffrances récentes de ce pays. Tout cela m'apprend que le deuil ne recèle pas que de l'amertume, mais aussi des réserves morales extraordinaires. Etre juif : je pense qu'aujourd'hui, c'est redevenu avant tout un devoir moral. Si l'Holocauste a créé une culture - ce qui est incontestablement le cas - le but de celle-ci peut être seulement que la réalité irréparable enfante spirituellement la réparation, c'est-à-dire la catharsis. Ce désir a inspiré tout ce que j'ai jamais réalisé.
Bien que mon discours touche à sa fin, j'avoue sincèrement que je n'ai toujours pas trouvé d'équilibre apaisant entre ma vie, mon œuvre et le prix Nobel. Pour l'instant, je ne sens qu'une profonde reconnaissance - pour l'amour qui m'a sauvé et me maintient encore en vie. Mais admettons que dans le parcours à peine visible, la " carrière ", si j'ose m'exprimer ainsi, qui est la mienne, il y a quelque chose de troublant, d'absurde ; une chose qu'on peut difficilement penser sans être tenté de croire en un ordre surnaturel, une providence, une justice métaphysique, c'est-à-dire sans se leurrer, et donc s'engager dans une impasse, se détruire et perdre le contact profond et douloureux avec les millions d'êtres qui sont morts et n'ont jamais connu la miséricorde. Il n'est pas simple d'être une exception ; et si le sort a fait de nous des exceptions, il faut se résigner à l'ordre absurde du hasard qui, pareil aux caprices d'un peloton d'exécution, règne sur nos vies soumises à des puissances inhumaines et à de terribles dictatures.
Pourtant, pendant que je préparais ce discours, il m'est arrivé une chose très étrange qui, en un certain sens, m'a rendu ma sérénité. Un jour, j'ai reçu par la poste une grande enveloppe en papier kraft. Elle m'avait été envoyée par le directeur du mémorial de Buchenwald, M. Volkhard Knigge. Il avait joint à ses cordiales félicitations une autre enveloppe, plus petite, dont il précisait le contenu, pour le cas où je n'aurais pas la force de l'affronter. A l'intérieur, il y avait une copie du registre journalier des détenus du 18 février 1945. Dans la colonne " Abgänge ", c'est-à-dire " pertes ", j'ai appris la mort du détenu numéro soixante-quatre mille neuf cent vingt et un, Imre Kertész, né en 1927, juif, ouvrier. Les deux données fausses, à savoir ma date de naissance et ma profession, s'expliquent par le fait que lors de leur enregistrement par l'administration du camp de concentration de Buchenwald, je m'étais vieilli de deux ans pour ne pas être mis parmi les enfants et avais prétendu être ouvrier plutôt que lycéen pour paraître plus utile.
Je suis donc mort une fois pour pouvoir continuer à vivre - et c'est peut-être là ma véritable histoire. Puisque c'est ainsi, je dédie mon œuvre née de la mort de cet enfant aux millions de morts et à tous ceux qui se souviennent encore de ces morts. Mais comme en définitive il s'agit de littérature, d'une littérature qui est aussi, selon l'argumentation de votre Académie, un acte de témoignage, peut-être sera-t-elle utile à l'avenir, et si j'écoutais mon cœur, je dirais même plus : elle servira l'avenir. Car j'ai l'impression qu'en pensant à l'effet traumatisant d'Auschwitz, je touche les questions fondamentales de la vitalité et de la créativité humaines ; et en pensant ainsi à Auschwitz, d'une manière peut-être paradoxale, je pense plutôt à l'avenir qu'au passé.
Traduction: Natalia et Charles Zaremba
 
 
 
 
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Published by PIERRE ALAIN GOURION - dans Lectures
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