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  • : Ce site / blog artistique et ludique a pour vocation de présenter mes productions, et celles d'auteurs invités : livres, poèmes, chansons, nouvelles, expositions, billets d'humeur sur la vie culturelle, politique, sociale et juridique, émissions de radion, compositions musicales électro-acoustiques.
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19 décembre 2006 2 19 /12 /décembre /2006 23:52
 
La double trahison,
récit
 
 
                                      Je suis une femme qui souffre. Je m'appelle Bluette. Bluette ABITBOL. Mon second prénom, après la Bluette, c'est Rachel. Tout le monde m'appelle Rachel, ou Docteur ABITBOL, c'est selon. Mais moi je sais que je me nomme Bluette. Le nom que m'a donné mon père. Un nom qui est enfoui, mais sacrément présent quand on a quarante ans.
 
A cette époque, c'était il y a quelques années, à Perpignan. Je m'ennuyais un peu. J'avais, comment dire, une vie trop parfaite, un mari trop nickel, des enfants juste bien, une reconnaissance sociale d'épouse, de mère, de spécialiste avérée de la vascularisation des poumons et du tabagisme. Un vrai métier, dans lequel je me sentais utile, qui me faisait voyager pour des conférences en anglais. Il fallait travailler, mais j'aimais ce travail. Les voyages me sortaient. J'étais pertinente, et les autres le reconnaissaient.
 
Sans raison apparente
 
Pourquoi je m'ennuyais ? Je ne sais pas. L'age peut-être. Avoir fait le tour des choses. Avoir peur de l'avenir, sans raison apparente. Ne pas savoir comment vieillir. Des tas de questions. La lassitude des rôles que l'on sait parfaitement jouer dans un répertoire qui jamais ne changerait. Et un espoir inquiet : changer de peau, retrouver la petite fille, la jeune et jolie juive tébessienne, algérienne quoi, qu'autrefois, il y a quelques quarante deux ans, j'avais été.
 Et que je ne serais plus. On ne remonte pas le temps, me disais-je, arrête de rêver comme une bluette naïve. Bluette, vous vous rendez compte ? Imaginez seulement que mon père m'ait appelée Samantha, ou Denise, ou Conception?Cette Bluette me suivait, comme une chappe de plomb.Je m'ennuyais. Il devait arriver quelque chose. J'avais bien pris quelques amants, au hasard de mes conférences à l'étranger, non sans mal d'ailleurs. La culpabilité vous connaissez ? Ah vous aussi ? C'est judéo chrétien, je sais, mais une fois qu'on l'a dite, cette vérité, rien n'est résolu pour autant. Même mes amants étaient parfaits, enfin presque. Oui, je retrouvais des émotions d'antan. Mais bon, rencontrer un type tous les six mois, protégée par la distance, trois heures d'avion et puis voilà, je reviens à ma famille, je suis à nouveau là, je ne quitte personne, je ne suis pas indigne. Je m'amuse un peu, je laisse mon corps jouer avec mes émotions, c'est tout, vous n'allez  pas en faire un plat vous aussi.
 
 
 
Oui, il devait arriver quelque chose. Quelque chose de brutal, tomber amoureuse comme une dingue, tout quitter, avoir un accident. Je ne savais pas. Je commençais à déconner sérieusement. Savez-vous que les médecins sont souvent des angoissés ? Ils repèrent trop vite leurs propres symptômes, vous comprenez, ils en rajoutent même un peu.
 
Personne ne voyait rien de mes tourments. Je ne mentais pas. Enfin peu, le moins possible, pour ne pas faire souffrir. Je suis une fille honnête. Je sais mes rôles à la perfection. Je faisais des envieuses, vous savez, chez les divorcées, les filles mères, celles qui n'avaient pas ma chance. J'étais compatissante. Je les écoutais sans forfanterie, nickel je vous dis. J'étais une petite dernière gâtée par la vie, je donnais des conseils et tout.
 
 
Cancer
 Il devait arriver quelque chose. C'est là que j'ai chopé un sale truc, un cancer du sein, le mien, ça n'arrive pas qu'aux autres. J'avais un mari, deux enfants beaux et joyeux, un amant tout récent et français pour une fois, de ceux qui vous donnent de l'oxygène, que je pouvais voir souvent quand j'allais à Paris. Le beau Bruno était marié aussi. Il disait qu'il m'aimait, tout le monde m'aimait d'ailleurs. Je sais y faire, j'ai du métier. Mais moi je ne m'aimais pas.
 Un cancer du sein ! Bonjour la féminité. Bonjour la sollicitude vraie ou pas des autres. Bonjour la chimiothérapie, et les cheveux, mes beaux cheveux noirs de jais que tout le monde admire depuis toujours, mes cheveux qui tombent en paquets, pourquoi sur moi ? Quoi ? Une punition ? De qui ? Du Dieu des juifs, celui de mes parents, du Dieu des chrétiens, celui de mon mari et de ma belle famille ?
 Tu es seule ma fille. Tu t'étouffes avec ton cancer. C'est ainsi. La nature est retorse. Elle vous remet à votre place. Humilité. Révolte. Vagues de la vie.L'intervention chirurgicale approchait, Bruno l'amant voulait de mes nouvelles, tous les jours, et surtout après l'opération. Il était un médecin aussi. Il était inquiet pour moi. Elle m'allait bien, son inquiétude. Elle rassurait mon angoisse de mort.  J'étais une femme souffrante.
 Bruno voulait trouver un informateur de confiance, qui lui dise comment j'irais au sortir du bloc opératoire. Un homme ou une femme de confiance, quelqu'un qui ne trahirait pas, qui n'irait pas cafter à mon cher mari, à mes soeurs bavardes, à mon hystérique belle-mère.
 Je pensais à mon amie Clotilde pour jouer ce rôle : chirurgien, elle accepterait sans doute de donner à Bruno, sur ma demande à moi, un bulletin de santé neutre au réveil de la patiente que je serais, après. Après l'opération, oui, ne m'interrompez pas s'il vous plaît. Essayez de suivre.
 
J'en parlai donc à cette amie vraie qui se fit un devoir d'accepter malgré quelques réticences catholico-déontologiques.
 
Mon mari, c'est Vincent. Est-ce que je l'aimais ? Bonne question, lecteur, vous en avez d'autres ? Ben oui, je l'aimais, ballot, comme on aime un homme parfait avec lequel on vit depuis vingt ans.
 C'était un cancer du sein, vous comprenez, charmant quand on a quarante six ans, que la ménopause pointe sa salope de gueule et que la camarde de Brassens, la mort quoi, est juste en face à vous regarder de son oeil torve. Bon, pas la mort, d'accord, mais quelque chose qui lui ressemblerait alors que l'on se croit immortel.
 C'est le Dr Philippe RENAULT qui m'opérait : le meilleur, bien sûr, je suis toubib et je les connais tous, ces salauds, j'en suis. Non, ils ne sont pas plus salauds que les autres, j'emploie ce mot par dépit.
 Je me suis réveillée dans des lumières bleues. Clotilde, qui était au pied de mon lit à mon réveil, a téléphoné à Bruno, non, c'est Bruno qui l'a appelée, c'est pareil, ne m'énervez pas. Elle lui a dit que tout s'était bien passé pour moi, il était rassuré et j'ai eu trente six roses blanches, non trente quatre, mon mari a pensé que les roses venait de mon Directeur. C'est fou la vie. Vous ne connaissez pas mon Directeur.
 
Elles étaient belles, ces roses, elles m'ont réchauffé le coeur.
 
Bruno n'est pas venu me voir, non, on ne pouvait pas, à cause du mari Vincent, du mariage et des autres. On s'est appelés, il fallait que je raccroche vite quand une infirmière entrait dans la chambre. On est pas toujours tranquille à l'hosto pour laisser aller son imagination, sa passion, sa liberté.
 Bruno n'est pas venu me voir. Les roses, sa voix chaude et présente, comme cassée par moment, le souvenir de sa peau, mais rien d'autre. Il a écrit à Clotilde, pour la remercier de ses bons et loyaux services. Il disait dans sa lettre qu'il comprenait, que c'était difficile pour elle, qu'elle connaissait bien mon mari Vincent et que voilà, c'était normal qu'elle n'ait pas beaucoup aimé ce rôle de complice de ce qu'il fallait bien appeler un adultère.
 Je l'ai, cette lettre je vous dirai comment.
 
Le temps a passé. Les cheveux tombés, ma mère morte,
 voilà, l'oxygène manquait toujours plus. L'amant venait à Perpignan aussi souvent qu'il le pouvait, de Paris, marié aussi, c'est comme ça. Je suis toujours épouse moi aussi, je suis un petit soldat coquet qui parît détendu; je suis mignonne, je donne le change, je ne suis plus malade, je reprends mon boulot, tout le monde m'admire, tu te rends compte, elle a été plus forte que son cancer du sein !
 
Tu parles ! Pour nos vingt quatre ans de mariage, je suis partie. J'ai quitté mon mari, j'ai envoyé un SMS à Bruno :
 
J'AI TOUT DIT. NUIT BLANCHE. J'ARRIVE.
 
J'ai pris le train Perpignan Paris, avec ma valise rouge. Avenue Gambetta, vers la Gare de Lyon. Personne sauf Bruno ne savait où j'étais, ni mes enfants, ni mon mari, ni mes amis. Silence radio, maman reviendra, moi je suis à Paris, je suis assise par terre et je pleure dans un appartement vide, j'etteint mon téléphone, je ne veux parler à personne. Bruno, je ne sais plus, il était là, c'est sûr, lui aussi avait quitté sa femme, on était comme deux cons, submergés par l'angoisse et les bonheurs possibles. Au bord d'une falaise. Tu tombes ou tu ne tombes pas ?
 
Je ne suis pas tombée. Je suis rentée à Perpignan. Mon mari Vincent est venu me chercher, toujours aussi prévenant et parfait je vous dis. Son visage était gris, certes, mais sa tenue parfaite. Il m'a donné une lettre de lui. Il disait dans sa lettre qu'il n'avait rien compris, que ses bras étaient toujours ouverts, mais pas forcément pour longtemps. Il était là en tous cas, inquiet de mon comportement, la famille, les enfants, on allait faire quoi de tout ce bordel ? Il n'a pas dit bordel, Vincent parle correctement.
 
On est rentré à la maison, une balise.
                                                                                             
Alors Clotilde a téléphoné. Elle voulait me voir de toute urgence, chez elle. J'y vais, perplexe. Elle m'assoit dans son bureau qu'elle ferme à double tour. Elle me tend une enveloppe blanche que j'ouvre : deux pages manuscrites recto verso, une analyse graphologique à laquelle est jointe un autre manuscrit, la lettre de Bruno à Clotilde après l'intervention. C'est pour cela que je l'ai, cette lettre, elle me l'a donnée en photocopie avec le boulot de la graphologue. Elle avait fait analyser par cette professionnelle la lettre de Bruno. La graphologue disait en gros que c'était un couillon, un jouisseur au petit pied, un égoïste patenté teinté de  paranoïa.
 
Je suis ahurie. Quoi ? Ma meilleure amie, celle à qui je me suis confiée, a fait faire cette étude de caractère de mon amant et me la montre. Mais pourquoi ? Pour me remettre dans le droit chemin ? Pour me montrer qu'il est ceci et cela ? Qu'il faut que je m'éloigne de lui, que je retrouve et mon mari et mes enfants ? Mais j'étais avec eux ! J'étais juste revenue !
 
           Plus tard, je l'ai quitté, mon mari. C'était fatal, mais ça ne la regardait pas, pas à ce moment là. Dites, vous ne croyez pas qu'elle avait des vues sur Vincent, et qu'elle se déculpabilisait en me montrant ce torchon graphologique ?
 
Maintenant, ma copine Clotilde vit avec Vincent le parfait.  C'est chouette, non ?
 
 
***
 
 
Pourquoi je vous raconte cette histoire ? Parce que c'est juste la mienne. Faites en ce que vous voudrez. Peut-être aussi parce que, là, je suis avec Maurice, un de Tébessa aussi. Je lui raconte mon histoire. Je dis que je trouve le comportement de Clotilde scandaleux, comme une trahison de ma meilleure amie, mais ça n'a pas l'air de le bouleverser. C'est pas un compliqué, Maurice.
               
Il me dit :
 
-  on va l'écrire ton histoire, on verra bien ce que les gens en penseront...
 
Je lui ai dicté ce qui m'était arrivé. Il a voulu écrire avec le logiciel Word. Je le corrigeai car il n'y connaissait rien. C'est plus fort que moi, je dois faire le bonheur de mes proches. Je sais, je n'ai pas fait celui de mon mari... Encore qu'avec Clotilde, il a l'air plutôt bien, elle est de son monde. Je crois aussi que j'aime bien avoir le sentiment d'aider les autres. Que dites vous ? Que celà me donne la sensation d'exister ? Je vous trouve dur, là, inutilement. 
 
 Pour Maurice, ce fou prétendait aussi fumer ses cochonneries de cigares qui le mèneraient à son cancer à lui. Du poumon.
 
 
Nous buvions du café et il faisait du style avec ses mots à lui, qui n'eussent pas été les miens. Il s'appropriait mon histoire, la déformant au mépris de mes sensations.
 
          Un vampire. Il disait qu'il m'aimait, lui aussi. Faudra voir.
 
Je lui avais bien expliqué que j'étais, grand Dieu, toujours dans le désir de l'autre, mais il n'en avait rien à faire, ne poursuivant que ses propres chimères. L'écriture de l'histoire des autres, par exemple...
 
Mais poursuit-on jamais autre chose que ses propres chimères ?
 
                C'est lui qui l'a écrite, mon histoire, en disant JE.
Alors qu'il n'y comprends rien, à la souffance des femmes.
 
 
                                     ***                                                                    

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Published by PIERRE ALAIN GOURION - dans Nouvelles et Essais
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commentaires

Partis pris 23/04/2010 22:35






J'ai visité votre blog...

J'ai cliqué par hasard (troublant...) double trahison. Pourquoi celui-la ? je ne sais pas, mais il n'y a pas de hasard ... Et Là le choc, l'émotion, le coeur qui bat. J'aurais pu écrire ce texte
et je me sens solidaire de cette femme, de ces mots, de sa révolte et de sa confusion des sentiments. Pour tout vous dire, comme elle, je me bats aujourd'hui contre cette putain de maladie. Comme
elle, je montre aux autres que tout va bien. 4 jours d'arrêt de travail après l'opération, reprise rapide pour ne pas laisser mes étudiants sur le carreau. La vie continue, mais une fêlure est là
qui se refermera bien sur, une fragilité et une émotivité à fleur de peau. Double trahison parce que comme elle j'ai connu cette double vie, je n'en ai aucun remord et je l'assume. je pourrais
écrire et parler longtemps autour de ce texte.

Après j'ai cliqué , je ne sais pas pourquoi encore , sur Tango plagiat, grippe aviaire ... A nouveau submergée par l'émotion, la beauté et la force du texte. Il m'a semblé comprendre qu'il
parlait de vous. 



Ben 24/04/2010 10:35



"Double Trahison" est un texte que j'ai écrit sous la quasi dictée d'une femme qui avait vécu ce que vous vivez. Merci pour elle...elle se reconnaîtra si
elle vous lis.



Dominique 22/09/2007 16:08

Plus de PUB, le blog est tellement riche que je préfère m'y noyer, m'y délecter, hum ! Prendre du plaisir à la lecture de ces beaux poèmes qui sont comme des tableaux de Maître ; éprouver de l'émotion avec Bluette et la sincérité des mots de Maurice qui cognent dans mon coeur, ton histoire est belle et touchante Bluette. Tu es une femme formidable ; et puis les photos de charme Ben :  grâce à ton petit oiseau clic clac tu dévoiles le grain de beauté caché   Ton blog... c est toujours une bonne surprise que de l ouvrir et de découvrir les "nouveautés" de Ben personnellement ça m'ouvre l'espritBon ! au moins j ai donné

Ben 22/09/2007 17:33

Bluette est une femme qui souffre. Mais je crois qu'elle va beaucoup mieux.