(15) Cantiques en bas résille
A cet instant, passant devant la rangée de dames adossées au bar, occupées à guetter l'improbable sauveteur qui les inviterait..., arrive Gin Comics, son sac de chaussures encore à la main.
On se « pète la miaille», comme on dit dans le quartier, pour le rituel de la bise qui ne signifie rien, ou si peu.
- Salut Pit Bull' ! Ca pulpe ?
- Salut Gin ! Comme tu vois... c'est Pulp fiction 24/24. Et toi, ça va?
- Mouais...je crois que je ne vais pas traîner ce soir. Tu vois, c'est dingue ça : y a encore personne pour danser !
Toujours aussi léger et galant, ce cher Comics ! Et nous ?
Rien, à faire : c'est son style. Sobre, c'est sûr, mais grinçant.
« Gin »à cause, probable, de son immuable pantalon de cow boy décoloré. Et haut, par contre, la plus chouette collection de chemises fantaisie de tout le Conventillo et Daxon
réunis. Du style tribal à Hawaï, en passant par l'impressionnisme, il est à lui seul, au fil des milongas, une sorte de BD vivante. D'où, sans doute, « Comics. ». A moins que ce ne soit
pour sa mine de Carême prenant, mais qui se bidonne grave en dedans ?
Ce mec m'a toujours prise pour un camarade de régiment. Pourquoi donc imaginerait-il un instant de danser avec moi ?
C'est arrivé , quelques rares fois , où il luttait fort contre l'ennui. Quand il est de bon poil, il peut aller jusqu'à m'appeler P'tite Bulle. Je préfère. Avant qu'il s'éloigne, je règle un
point de détail :
- Dis voir, Gin, elle serait pas un peu relou, ton histoire que tu m'as mailée cette semaine? Tu sais « Schtroumpfette et Blue tooth ». C'est à cause de mon collant bleu de la
dernière fois, hein ? Je te revaudrai ça, Gin ! T'inquiète pas, et choisis bien tes prochaines chemises : je n'ai pas dit mon dernier mot ! Bonne danse quand même !
Trois haussements d'épaules en guise de rire, le nez qui se plisse de joie intérieure , un petit sourire entendu, le voilà content de lui. Réassuré il s'en va plus loin, à la quête de la
partenaire possible .
- Tu sais quoi, Flore ?
- Dis-moi ?
- On en a tellement vu, sur ce maudit plancher du Conventillo, qu'il faudra bien qu'un jour on laisse une trace pour la postérité.
- Bulle tu m'inquiètes. Tu ne vas tout de même pas graver tes mémoires sur les piliers ?
- Te bile pas, Flore. Pas assez de piliers, tu penses !
- Tu me rassures.
- Non plutôt un feuilleton king size Un bon vieux roman fleuve. Une saga ...Et toutes les larmes de sang qu'on aura pleuré en dedans, on pourra enfin les lâcher !
- Avec du suspense, des doutes silencieux qui nous prennent à la glotte, malgré la murga ou la milonga à fond ?
- Avec nos plus belles fringues, avec de l'espoir, des attentes, de la rage et des pleurs .Comme dans la vraie vie ?
- Et encore, ça ne tiendra pas tout !
-Tu veux dire, si je te suis bien, un peu comme des rouleaux de la Mer Morte, qui raconteraient le Désert des Tartares sur le Rio de la Plata ?
- Oui, voilà, c'est ça !Génial !... tu vois, ça vient !
- On serait dedans, belles, inaccessibles, incomprises, tristes et lasses comme des icônes, ou mieux, des madones... ?
- Tout ça oui...En fait, non, les icônes ; ça ne croise pas les guiboles et c'est regrettable, car dans le tango... ça aide ! Si ça ne t'ennuie pas, d'ailleurs, dans le remake
des Tartares, tu serais Sophie Marceau , et moi Catherine Deneuve...Rapport à la couleur des cheveux, bien sûr ! Pas seulement parce que la Deneuve se faufile sous l'édredon cramoisi de
Gégé, le beau gradé. Ah un amour en pur velours...Tu crois qu'il dansait le Tango, Gégé ?
- Tu vas nous faire dériver, Bulle. Sors de sous cette couette immédiatement !
- T'as raison Flore, le monde appartient à celles qui se lèvent tôt. Pour rentrer se coucher.
- Ne plaisante pas, Bulle, on refait l'histoire. On ne peut pas bâcler.
- Ah oui il ne faut rien oublier
- Des siècles plus tard, on tirerait de ces aventures humaines une philosophie, ou une religion. Et le Conventillo en serait le temple !
- Ouaip ! C'est tout à fait ça. Un temple avec des cantiques qui se dansent en bas résille, et des petits anges avec des gueules en sucre et des cheveux plaqués!On tient déjà la Trinité,
c'est parfait !
- Tu crois que ce sera un bon témoignage pour la jeunesse incrédule ?
- Faudra tout dire de A à Z, tout le parcours : nos laborieux débuts sans fin et la suite ...
- Nos brûlures de petites sirènes en talons hauts...
- ...et aussi, notre incroyable rencontre chez les Inuit ! Je n'aurais jamais cru qu'elle m'amène ici...
- Je te l'ai dit depuis le début Flore ! Je l'ai flairé. Sous ton tailleur Chanel coinçé-guindé d'attachée d'ambassade, se tortille une tanguera native! Et explosive ! Et que ça va trembler
dans tout le Conventillo, et jusqu'à La Boca, le jour où tu vas tailler un short dans ta chrysalide en tweed !
- Oups ! tu n'exagères pas un peu mes facultés d'adaptation ?
- Fais toi confiance pour la danse... et fais moi confiance pour les images ! D'ailleurs, tu pourras traduire nos aventures pour tout le Monde Hispanique. Avec tous tes contacts par
là bas et dans l'édition. C'est pas un beau programme, ça ?
- Tu crois sincèrement que ça risque d'intéresser au moins un lecteur ?
- De la soie, je te dis ! Lanzmann a raconté ses trecks au Népal. Ou par là haut, dans ces montagnes où il n'y a pas un chat . Cousteau les amours des anémones de mer et des
poissons-clowns...Alors franchement, nos élans brisés de jeunes femmes en fleurs et nos dépits déchirés sur fond glamour de bandonéon, ça devrait faire un tabac ! D'abord, c'est
un devoir de mémoire, envers la génération montante ! .
- Dans ce cas...on en reparlera, si tu y tiens. Mais pas ce soir si tu permets. Je dois rentrer.
- Je dois y aller aussi. Demain, labeur .
- Fais de doux rêves, Bulle!
- Toi aussi Flore !
- Il vaudrait mieux qu'on évite les rêves de milonga, alors ! Bonne nuit !
- Quoique pour le peu qu'on a dansé, on n'aura pas mal aux pieds : ça ne devrait même pas nous réveiller .
- Au fait Flore, tu ne m'as pas dit pourquoi tu es désespérée... ?
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