Résumons mes délires à moi, Bulle.
En Bourgogne, en l'an mil, un pape.
Et un sage -pas si sage ?- auprès d'une jeune fille rangée.
Sur l'A6 depuis le siècle dernier, un drôle de moine, le frère Antoine.
Au « Conventillo » temple local du tango, depuis toujours , des personnages incroyables, moines ou pas.
Hauts en couleur. Zarb' à donf !
Moi, ça me réjouit . A ça aussi je dois être accroc ! Et quand je ne danse pas, ça me remplit de les regarder. Malgré ma myopie, ou peut-être grâce à elle, qui renforce le pouvoir séparateur, et
donc le sens du détail, j'ai le regard analytique et acéré du caricaturiste. Heureusement, pas le crayon. Je me ferais des ennemis. Je crois pourtant, que même les yeux fermés, je
saurais les dessiner.
Parfois, je me demande si tous ces Messieurs, assis tout près, et qui ne m'invitent jamais, ne le font pas exprès, pour que je les regarde. Sont-ils secrètement affairés à une démarche
spirituelle ou monacale ? Ont-ils prononcé le vœu de ne jamais danser avec les blondes ? Sont-ils à ce point enflés d'eux-mêmes ? De leur petit talent de société, de bien danser ?
comme on a une belle écriture ? Ou le plus beau cartable ? Surtout ne jamais croiser mon regard. Au cas où j'en déduirais stupidement que j'existe à leurs yeux. Ou qu'ils vont me considérer assez
pour me faire danser. Chacun cherche, affectant un discret mépris, à éviter, justement, la méprise. Et respecte le code tacite des regards. Ca protège, d'une certaine façon,
cette mise à distance.
Les premières années, ça me rendait folle de rage.. Danser ensemble la veille, et s'ignorer le lendemain ?
Impossible, non ? Oublier le bon moment passé, et mon prénom avec ? Ne pas me connaître encore après des mois de présence. Et pas seulement moi, bien sûr : c'est pareil pour les autres
femmes. Ca me rappelle Divina Kalinova, ma prof de danse. Etoile ternie qui ne brillait plus que pour elle même...Elle ne me connaissait que le jour où ma mère apportait le chèque. Au
Conventillo c'est pareil. On ne nous reconnaît que s'il n'y a pas de chair plus fraîche, un joli petit cul de passage.
Comment est-ce possible ? Je pensais ne jamais m'y faire.. Timidité ? Goujaterie ? Usage, comme un dress code ?
Flore revient sagement s'asseoir seule, après la série, la tenda, si on veut employer le mot codé.
- Bon, ça y est , Flore, tu n'as pas perdu ta soirée, tu auras dansé au moins une tanda ! C'était bien ?
- Oui, si on veut...mais non... Car vois-tu, je me suis sentie un peu crispée, à force d'avoir attendu si longtemps. Et je n'ai pas pu donner à ce Monsieur le meilleur de ce que
j'ai appris .Le pauvre, depuis le temps qu'il attendait pour m'inviter. C'est bien la peine d'avoir suivi tous ces stages, pour être décevante comme ça !
- Justement, moi, j'ai trouvé que tu avais encore progressé, et je tenais à te le dire. T'inquiète pas pour le Monsieur , Flore. Apparemment tu ne l'as pas traumatisé. Il doit même
aimer la difficulté. Regarde : il est déjà reparti danser avec la petite rouquine qui a débuté la semaine dernière. C'est émouvant, non, cette persévérance pédagogique soudaine, du tanguero
aguerri ?
- Tu as raison, Bulle. Un prosélytisme aussi désintéressé... doit leur demander beaucoup d'abnégation !
- Ben moi, franchement, leur petit côté « adhérent tardif Camif » .... ça me gonfle à donf. Et aussi d'avoir appris autant, et de ne pas danser. Et de les voir s'acharner sur
les premières venues les plus godiches, pourvu qu'elles aient l'air ingénu ! Ca me taraude à m'en faire péter la quadrature de la sphère. Après on se demande pourquoi je ne tourne pas rond.
- N'as-tu pas une petite pincée de jalousie ?
- Une citerne, et ça va exploser à la prochaine étincelle !
- Ne te mets pas dans un état pareil. Profites en pour observer tranquillement. C'est formateur, tu sais bien.
- Observer ? Des fois j'observe tellement bien, que j'en ai les spikes qui poussent !
- Ca doit faire mal, non ?
- T'imagines même pas...A moi, surtout. Tiens , voilà , justement ! Si on veut se la jouer maso, ce soir, on tient encore une super occase de ne pas danser ! Y a toute la panoplie.
- Ah bon, où ça ?
- ...Ah !... je vois que la mortification t 'intéresse, Flore... ?
- Pas trop. Mais histoire, juste, de ne pas mourir inculte... Où est l'icône ?
- Vise discret sur ta gauche, par dessus ton épaule.
- Lequel ?
- Non, derrière toi, dans la niche cintrée romane. Tout le bouquet : les trois têtes qui brillent. Leur Madame , elle a dû acheter Plizzzzz, et elle les fait briller
pour la milonga. Trois « chérubins » dans leur mandorle. Y en a deux qui arrivent direct de Grévin, et le troisième, avec son petit accent, que j'ai entendu tout à
l'heure, m'étonnerait pas qu'il soit échappé de chez Madame Tussaud. Tu ne peux pas te tromper. Tu les vois ? Avec leurs accoutrements et leur airs mystiques. Sont-ils pas mignons ?
Flore se retourne vers moi, pouffe et se retient de rire nerveusement pour reprendre la conversation.
- Tu les connais ?
- De vue seulement...c'est mes "To be D.A.F" Un genre de boys band de jeunes... qui a vieilli là. On les sort de la naphtaline deux fois par semaine. Les habitués ne
font plus attention. D'ailleurs c'est pas forcément toujours les trois mêmes. Je crois qu'il y en a qui jouent remplaçants.
- "To be." quoi ?
- To be DAF : Donatien, Alphonse, François. Dans l'ordre ou dans le désordre, aucune importance. Ils se ressemblent tous . Et le cuir, ils le portent en dessous. Ou dans la tête
plutôt. Tu vois bien qu'ils n'ont pas l'air commode : Sexagénaires. Austères. Déroutants. Extravagants. De petits Marquis bien dévoyés, qui auraient posé la perruque Louis XVI au
vestiaire, , pour se rendre anonymes dans la foule. Je les trouve inquiétants. Pas toi, Flore ?
- Avec tes histoires de Bourgogne, , je leur trouvais presque un petit côté Bénédictin en prière.
- Mais non ! Flore tu te laisses bluffer par leur frime !. Ceux là, c'est pas Frère Antoine. Rien à voir, y a pas photo ! Regarde : ils n'ont pas les sandales...Pas le style non plus.
Pourtant, tu vois, eux aussi sont accrocs. Ca leur rendrait presque un peu d'humanité. Ca fait des mois et des années qu'ils occupent cette niche « romane» au Conventillo. Et qu'ils
préfèrent rester figés là à nous faire quasiment peur , plutôt que de danser avec des partenaires « pas hyper top »...comme nous. Comme s'ils allaient se déprécier, se
galvauder à notre contact. Trois moines figés là, comme dans la pierre. Défroqués. Mais guindés. Calcifiés.
- Ou alors peut-être qu'ils sortent d'une secte ? Qui sent discrètement le soufre ?
- Ou encore, c'est, l'Abbé Frollo et Quasimodo. Mais le troisième, tu vois, ça ne peut pas être Esméralda.
- Le... bouc, alors (...) ? tente Flore en tapant des cils, pas mécontente.
- Ca alors, j'aurais pas osé moi-même ! Flore je suis fière de toi quand tu te lances dans l'image d'Epinal. Et si on finit de poser le décor, ça nous fait trois belles
gargouilles de granit rose, pour compléter la cathédrale !
Les mâchoires serrées, les yeux fixes, perçants, planant au dessus de la piste, ils ne bronchent pas, pendant les tandas. Ils semblent guetter une proie. Ils scrutent,
détaillent, effeuillent en pensée les nouvelles recrues, ou les rares vraies tangueras qu'ils peuvent encore éblouir.
- Le grand musclé, en T-shirt, ce serait dommage de cacher sa boucle d'oreille de jouvenceau attardé...Un mauvais( ?) génie, qui n'a pas retrouvé sa lampe.
- T'as vu, Flore, lui aussi, il se la joue Monsieur Propre. J'en parlais, il n'y a pas une heure. C'est une histoire d'hormones, il paraît. Ca marche impeccable sur les midinettes et
les shampouineuses. Ca les envoûte et plouf, elles tombent. Elles se pâment.
- Et le plus gringalet, avec ses baskets de compète, je l'ai vu tout à l'heure danser tout en volutes et en pavanes, autour de la pigeonne du moment. Pas si mal, d'ailleurs.
Enveloppant. Le regard concentré sur soi-même, en direction des genoux. On aurait dit que c'était pour mieux se regarder le nombril !
- Faut dire qu'à force de se le flatter mentalement...Mais t'as vu , le troisième qui ne danse pas depuis le début ?Avec cet accent bizarre... On ne le connaît pas.
- Il a une tête de déjà vu , qui m'intrigue.
- Rien que de les apercevoir de loin, j'ai le squelette qui grince et la chair de poule. Pas envie de leur tomber dans les pattes, d'une façon ni d'une autre.
Evidemment, je sais bien que je ne cours aucun risque... Puisque j'ai passé depuis longtemps la DLU des 30 ans fatidiques.
- Tu sais, ils sont hiératiques et coincés, comme les quatre présidents ...aux USA.
- J'te le fais pas dire : Le Mont Rushmore comme si on y était. ! si ce n'est que franchement, même à trois , ils n'ont pas tout à fait une frimousse de grâce
présidentielle. Et pas non plus la rose rouge entre les dents.
Pour le fun, nous nous retournons encore une bonne fois sur ces merveilleux sujets d'inquiétude... et d'un commun éclat de rire nous trouvons une heureuse conclusion :
- Si c'est tout ce qu'il y a comme partenaires disponibles, ma pauvre Bulle, je crois qu'on n'est pas près de danser !
- T'as raison Flore, c'est pas demain qu'on va se faire peur de près, avec ce genre de gourou d'opérette ! Merci, mais non merci. Plutôt se remettre à la broderie ! Laisse béton,
c'est de la pierre !...
- Avec même pas de cœur sous le caillou. Allez , zou !
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