Dimanche 16 novembre 2008
Le Conventillo
Il est toujours là !
Incroyable depuis toutes ces années. Je le croyais disparu. Pourtant, il tient toujours debout, et il reste actif comme au premier jour. Qu'il pleuve, qu'il vente. En cette fin d'été, la chaleur
est lourde, mais ça ne l'arrête pas non plus.
Il a pris de l'âge et ses traits se sont creusés. Plus d'une soixantaine d'années, c'est sûr. Mais toujours la même passion acharnée, immuable, persévérante. La passion, ça , c'est un truc qui ne
s'explique pas. Ca se vit, dit-on au Conventillo. Dieu ne s'explique pas. Il se vit. Le tango aussi. Mais il paraît que ce n'est pas donné à tout le monde. Et pas toujours sans peine.
Lui, en tous cas, il ne plaisante pas. Il a la même tenue qu'autrefois. Peut-être d'un bleu un peu moins soutenu, un rien passé. Cet homme est rare. Animé d'une foi hors du commun, hors des
temps. Il n'a rien à lui, mais il donne tout. Toute son énergie. Toute sa vie. A qui veut, à qui ne le connaît pas , à qui ne lui rendra rien. Un moine.
Vous qui voyagez parfois vers le froid, vous l'avez sans doute déjà remarqué, vaguement salué, ou juste aperçu. Peut-être simplement un peu trop tard, son image se diluant en un instant
dans le rétroviseur de vos souvenirs délavés. Bure bleue délavée, elle aussi , capuchon rabattu, protégeant son crâne. Il y a près de dix-huit ans que je l'ai vu pour la première fois, au
même endroit. Un moine, je vous dis.
La milonga du dimanche soir au « Conventillo ». Le Conventillo bien nommé, c'est le couvent des vieilles midinettes assoiffées de tango, des murs crasseux, avec des
plafonds en ogives et du salpêtre de haute époque. Moi, Bulle, j'y retrouve Flore, assise , seule, un peu tassée dans son coin. Limite tristounette. Mais trop impatiente de lui raconter ma
vision, je ne lui demande même pas ce qui se passe, ce qu'elle a, pourquoi elle a l'air désespérée. Je ne m'en fous pas de son désespoir, non, mais mon histoire va tellement l'étonner, qu'elle en
oubliera tout son tracas imaginaire ou réel.
- Holà Flor de milonga ! Como estas ? Cansada ?
- Desesperada ! Et toi ?
- Ca tombe bien ! C'est comme moi : je suis ratatinada ! Ca m'arrange que tu sois raplapla toi aussi, parce que c'est pas le moment que tu ailles danser : j'ai un super scoop à
te raconter ! Bouge pas , je vais chercher deux thés au bar et j'arrive avec tous les détails.
- Si tu insistes...
- Ah oui, pardon, c'est vrai que tu n'aimes pas le thé après cinq heures ! Bon, une coupette, alors, pour fêter ça ?
- Si tu y tiens, ça ne nous fera pas de mal...
- Si le gars qui te lorgne de derrière le pilier vient t'inviter, dis lui qu'il attende la prochaine tanda ! Je reviens.
Au bar, pas plus de Veuve Cliquot que de Dom Pérignon... Z'ont du se faire la malle ensemble sur la dernière milonguita. . Je me reporte sur un ballon de Saint-Joseph, et un Coca
light.
- Désolée Flore ! Ils n'ont plus rien de joyeux ! Tout comme nous. Tu prends lequel ?
- Plutôt le vin, si ça ne t'ennuie pas. Avec le Coca je risque de ne pas dormir.
- T'endors pas tout de suite : j'ai tellement envie de te dire qui j'ai rencontré !...Tu ne devineras jamais !
- Un partenaire pour l'année ? Bravo, félicitations !
- Plaisante pas avec ça, ça porte malheur ! Non, pas du tout. C'est pas du tout le genre. Tout le contraire même. Mais il y a des points communs troublants, tu vas comprendre. D'ailleurs,
si l'Histoire avait été mieux faite , il serait peut-être là avec nous. Mais la société, c'est tellement décevant...Et c'est pas d'hier.
- Alors, raconte !
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