Jeudi 27 décembre 2007
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Les Interviews imaginaires
Ben Bayrou, par Sarkophage



SARKOPHAGE Ben Beyrou, t'as vu mon discours, au Vatican, sur mon super concept de «laïcité positive», yavait même la
mère de Carlamonamour ?
BEN BAYROU. Quand t' as besoin d'un adjectif, c'est que tu veux changer le sens du mot. Il y a dans le discours prononcé à Saint-Jean-de-Latran quelque chose de profond, passé à peu
près inaperçu, une remise en cause de la conception de la laïcité républicaine autour de laquelle, depuis la Libération, la France s'est construite. S'exprimant comme président de la
République, tu introduis, camarade, la notion de «racines essentiellement chrétiennes» de la France, oubliant le grand mouvement d'émancipation des Lumières. Tu affirmes que la
République a «intérêt» à compter beaucoup de croyants. Tu demandes aux religions, toujours dans «l'intérêt» de la République, de fonder la morale du pays. C'est le retour, qu'on croyait
impossible en France, du mélange des genres entre l'État et la religion. Ce mélange des genres n'a jamais produit de bons fruits, je te le dis comme citoyen, et je te le dis aussi comme
chrétien de conviction.

SARKOPHAGE Putain, c'est une
erreur de parler d'espérance quand on fait de la politique ?
BEN BEYROU La République n'a pas à sous-traiter l'espérance aux religions. La République est en charge de réaliser un monde meilleur, et pas d'inviter à l'attendre. Cette conception
sociologique de la religion, fournissant «l'espérance» qui fait que les peuples se tiennent tranquilles et respectent les règles établies, on croyait qu'elle était loin derrière nous ! Ce
n'est pas autre chose que «l'opium du peuple» que dénonçait Marx. C'est un leitmotiv chez toi, notamment quand tu as parlé des bienfaits de la présence de l'islam pour pacifier les
banlieues. En réalité, l'espérance religieuse et l'espérance civique ne sont pas de même nature. Elles ne sont pas du même monde. Au demeurant, la foi, ce n'est pas seulement l'espérance, ce
n'est pas seulement pour l'avenir. C'est pour le présent, c'est voir le monde et voir l'autre dans une certaine lumière qui les révèle et les grandit. C'est en cela qu'il existe un humanisme
chrétien.
SARKOPHAGE Mais, bordel, Ben Beyrou, t'en fais quoi de l' aspiration spirituelle de l'être humain, qui
existe en chacun de nous ?
BEN BEYROU L'aspiration spirituelle est un mouvement précieux de l'être humain. Sur ce point, je suis d'accord avec toi. La société doit la respecter. Mais lorsqu'on suggère que la morale
républicaine doit se fonder dans les religions, on change d'approche. D'abord, il ne revient à aucune autorité civile de trancher ainsi une question de conscience. Il est aussi anormal de voir
un président dire qu'il faut se référer à la religion que d'en voir un autre affirmer qu'il faut rejeter toute religion. Cette orientation, dans un sens ou dans un autre, n'est pas dans tes
compétences. De surcroît, en tenant ce discours dans une société plurireligieuse, tu prépares les conditions d'un affrontement entre les différentes religions. Car, quand elles se
contredisent, qui décidera qu'une religion est supérieure à une autre dans le domaine de la morale et des valeurs ?
SARKOPHAGE Et c'est quoi ta conception de la laïcité ?

SARKOPHAGE Celle de Jules Ferry, Sarkofuge ! Quand tu dis que «jamais l'instituteur ne pourra remplacer le pasteur ou le curé» dans l'apprentissage de la différence entre le bien et
le mal, parce qu'il lui «manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d'un engagement porté par l'espérance», tu exprimes, toi et tes conseillers, exactement
le contraire du message de Jules Ferry. La morale de l'instituteur n'est pas inférieure à celle du prêtre. Pour Jules Ferry, elle est la morale universelle au genre humain, qui prend garde à ne
choquer aucune des familles qui confient leur enfant aux maîtres. La laïcité est un bien très précieux que la France a su définir avant et mieux que les autres. Elle détermine un espace public
à l'intérieur duquel on ne fait pas intervenir la religion par l'autorité du dogme, et un espace intime, familial, où chaque être humain cultive des convictions, une vision du monde, qu'il ne
peut imposer aux autres. L'idée qui fonde la démocratie, c'est la vision géniale que Pascal a exprimée de la distinction des ordres : il y a l'ordre du pouvoir, l'ordre de la religion et
l'ordre de la science. Le pouvoir doit garantir la liberté de prier et la liberté de penser dans les deux autres ordres. Mais l'homme n'est libre que si on empêche toute interférence entre ces
ordres distincts. De la même façon, quand tu établis un parallèle entre la vocation religieuse et sa vocation présidentielle, tu mélanges ce qui ne doit pas l'être.
SARKOPHAGE T'es choqué mon chéri ?
BEN BEYROU Oui. En outre, c'est un paradoxe troublant que celui d'un pouvoir qui affiche chaque fois qu'il le peut sa complaisance avec le matérialisme financier et, en même temps, souhaite
faire de la religion une autorité dans l'espace public. Cela s'est déjà produit dans l'histoire. Aujourd'hui, par exemple, chez Bush. Et cela, les citoyens républicains, laïques aussi bien que
chrétiens, ne peuvent l'admettre : ils ont quelque chose en commun, c'est le «rendons à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu».

Sources : Le Figaro, 26/12/2007, Propos recueillis par Judith
Waintraub;
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